La vie est mal configurée

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vendredi, décembre 20 2013

L'anglais c'est has been, il faut apprendre le chinois

Un certain discours, parfois entendu dans les discours sur les langues étrangères à l'école, les affaires ou la recherche, voudrait que favoriser un meilleur apprentissage de l'anglais soit un combat déjà d'arrière-garde, vu que l'avenir serait l'apprentissage du chinois.

Pareille suggestion relève, à mon avis, en partie d'une tactique classique quand on veut enterrer un projet (ici, l'amélioration de la pratique des langues étrangères par les français, du moins ceux qui doivent travailler avec des étrangers) : on dit que le projet modeste qui est suggéré est déjà dépassé et on propose plutôt un projet grandiose et irréalisable.

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samedi, mai 25 2013

Enseignement en anglais par des non-anglophones

Nous avons beaucoup entendu parler de globish ces derniers temps. Je me permets de signaler les travaux de ma collègue Beyza Björkman sur l'enseignement en anglais en Suède, plus spécifiquement dans les disciplines de sciences et d’ingénierie à l'Institut royal de technologie (KTH) de Stockholm.

Je renvoie notamment sur ''English as the lingua franca of engineering education'', où l'on trouve notamment cette intéressante remarque conclusive :

It is remarkable that despite the relatively high frequency of the non-standard forms of English, there is little communication failure because of grammar- or vocabulary-related oddities. The results show a clear tendency by engineers to reduce redundancy and to focus on function regardless of standard form.

Signalons par ailleurs cet article plus politique de Claude Truchot, dans lequel je trouve une affirmation intéressante, quoique manquant de source pour la corroborer :

(...) le recours à un idiome approximatif qu’il est excessif de nommer « langue anglaise » et qu’il serait plus approprié de qualifier de « globish ». Lors du recrutement, les universités se fient le plus souvent aux publications en anglais des candidats. Mais dans presque tous les cas les textes ont été revus et réécrits pour être publiés et ne reflètent pas le niveau d’anglais de ceux qui les signent.

En informatique, en général, on n'a pas plus de corrections que celles proposées par les referees scientifiques, les éditeurs assurant un service souvent très minimal ; il est courant que ce soit aux auteurs d'assurer la mise en page et de fournir une version « prête à imprimer ». Parfois cependant, il y a relecture, avec des interventions pas toujours heureuses ; celles-ci semblent plus courantes dans d'autres disciplines, certains collègues déplorant qu'il soit nécessaire de repasser après les correcteurs...

On m'informe enfin de la pratique d'un collègue grenoblois de sciences de la Terre de recourir à un relecteur externe à l'université, coûtant de l'ordre de 200€ par article (mais il est dans un domaine où l'on paye de toute façon les revues pour publication, de sorte que ce coût n'est qu'additionnel). Je n'ai pour ma part jamais entendu parler de collègues de ma discipline qui agiraient ainsi ; au mieux, on trouve un collègue anglophone pour relire.

Tout ceci, encore une fois, me semble témoigner de la diversité des pratiques et des besoins dans l'enseignement supérieur.

vendredi, mai 24 2013

Une proposition d'un collègue

Un collègue me suggère la proposition suivante : si cela est réellement un problème que les scientifiques français écrivent leurs articles scientifiques dans un anglais appauvri, maladroit, les plaçant en infériorité par rapport aux collègues anglophones, pourquoi ne pas recruter, dans chaque laboratoire, un ou plusieurs traducteurs / relecteurs / correcteurs qui se spécialiseront dans le vocabulaire et les tournures de phrase de la thématique du laboratoire, dans les langues de publication ? (Et pourquoi pas aussi, d'ailleurs, expert en LaTeX ?)

Triple avantage :

  • Nous aurions un français et anglais (et pourquoi pas mandarin, japonais, espagnol, etc.) de haute volée.
  • Le temps libéré pour les chercheurs pourra être utilisé pour d'autres activités, par exemple écrire de la vulgarisation en français.
  • Cela créerait de l'emploi.

Bien entendu, cela coûterait de l'argent, mais que ne ferait-on pas pour le rayonnement de la France et de la langue française ? (D'ailleurs, s'agissant d'une mission linguistique et de rayonnement, il me semblerait raisonnable que les rémunérations de ces personnels ne soient pas imputées sur le budget de la Recherche, mais sur celui de la Culture, du moins en terme de missions LOLF.)

Je lui ai suggéré d'envoyer ses suggestions à un journal ainsi qu'à Jacques Myard.

jeudi, mai 23 2013

Service de traduction

M. le député Jacques Myard a déclaré :

« Il est clair qu’aujourd’hui, si vous êtes en pointe dans votre recherche et publiez en français, vous serez de toute façon lu dans le monde entier, car il existe partout des services ayant vocation à éplucher et traduire les revues scientifiques. »

Le sous-entendu est un peu le même que la thèse de mon collègue Pierre Colmez : si vous vous sentez obligé de publier en anglais pour être plus lu, c'est que vous êtes en fait un scientifique de seconde zone (je suppose que mon collègue n'entend parler que de son domaine des mathématiques).

À part cela, j'aimerais, puisqu'il existe partout des services qui épluchent et traduisent les revues scientifiques, que M. Myard m'indique celui compétent en France, dont on m'a ailleurs encore affirmé l'existence sans jamais daigner de me fournir ses coordonnées.

J'ai contacté M. Myard pour qu'il m'éclaire à ce sujet : j'ai parfois à lire de vieux articles en russe ou en allemand, et je profite de ce billet pour le remercier d'avance et publiquement.

Toujours selon M. Myard, l'anglais de communication internationale, c'est-à-dire celui utilisé dans l'essentiel des publications en sciences exactes, est

« un sabir qui est un moyen mercantile de vendre des cacahouètes, mais ne permet pas de conceptualiser. Quel est donc ce peuple qui a honte de sa propre langue ? »

J'ignorais que l'on accordât des prix Nobel, des médailles Fields, et autres hautes récompenses, pour des travaux sans conceptualisation.

mercredi, mai 22 2013

Le retour de la mystérieuse enquête ELVIRE

Un récent article du Monde dit tout haut ce que tout le monde qui connaît la recherche en sciences exactes sait, à savoir que la langue standard de communication dans ces domaines est l'anglais (sauf exceptions).

Cet article s'appuie sur les résultats de l'enquête ELVIRE de l'INED. Mes fidèles lecteurs savent que j'ai évoqué cette enquête à plusieurs reprises sur mon blog, en m'étonnant de ce que ses résultats ne fussent pas rendus publics (en 2010, en 2011, en 2012, en 2013). Je me demandais même si cette discrétion était due au caractère explosif des résultats, mais je rejetais cette hypothèse comme relevant par trop des « théories de la conspiration » ; le caractère enflammé et pour tout dire excessif du présent débat sur l'enseignement en anglais à l'université me fait maintenant songer qu'il y avait peut-être de cela...

Je me demande d'ailleurs comment et pourquoi le journaliste a eu accès aux résultats de cette enquête, tandis que le site officiel de celle-ci, auquel a accès le grand public, indique encore « Nous vous remercions de votre intérêt et nous vous invitons à entrer dans notre site pour vous informer sur l'enquête. Bientôt, vous pourrez aussi découvrir les premiers résultats. ».

Il semble que cette enquête soit maintenant disponible ici, merci Sylvestre Huet.

Mon dieu mais quelle horreur, la technique !

Lu dans les commentaires du Monde, apparemment par l'auteur de ce blog :

« Plus on va vers les jeunes chercheurs, moins on a affaire à des intellectuels, et plus on a affaire à des techniciens. Il n'est donc pas étonnant qu'ils ne défendent pas leur langue, qui n'est pour eux qu'un véhicule. Ils ont une mentalité de colonisé, et ne s'aperçoivent pas que l'anglicisation favorisent les anglophones de naissance, et que les chercheurs non anglophone n'ont de l'anglais qu'une maîtrise sommaire. »

Quelle suffisance ! Faut-il évoquer à nouveau l'ouvrage de Gilles Dowek sur les préjugés, à propos du regard posé sur la technique ?

Plus sérieusement, quiconque va dans des conférences scientifiques, du moins dans certains domaines, sait que les anglophones de naissance se raréfient : les laboratoires américains fonctionnent avec des doctorants indiens, chinois, etc., sans parler des professeurs israéliens (essayez Moshe Vardi, c'est un peu comme si Popeck faisait un cours d'informatique théorique en anglais).

Exercice : prendre les auteurs des articles à POPL 2013, chercher leur nationalité, compter combien sont anglophones de naissance.

vendredi, mai 17 2013

Une bien curieuse ambition pour la France

Lors du débat sur l'usage de l'anglais, certains ont rappelé que, malgré la prise du pouvoir de Rome sur la Grèce, la langue et la culture grecques ont perduré — l'argument étant que la France, dans le rôle du centre culturel qui a perdu de l'importance politique au profit d'une grande puissance militaire, les États-Unis, doit défendre sa langue.

Cet argument me semble révélateur d'une bien triste ambition pour la France.

À la fin de la République romaine, les élites romaines étaient effectivement empreintes de culture hellénique : on allait en Grèce se former, on invitait des philosophes grecs à la mode à parler à Rome, on parlait volontiers grec dans l'élite romaine du temps de Jules César. Il n'en reste pas moins que les décisions se prenaient à Rome, qui était le principal centre militaire et économique.

Transposons la situation à l'époque actuelle. Cela voudrait dire que l'ambition pour notre pays serait qu'une ultra-minorité d'intellectuels à la mode forment une partie de l'élite des pays qui comptent, aillent enseigner à l'étranger dans des universités d'élite pour apporter une sorte de « supplément d'âme », tandis que les décisions importantes pour la France seraient prises ailleurs.

Oh wait.

Un curieux mépris pour les enseignants du supérieur

La polémique sur l'usage de l'anglais dans l'enseignement supérieur a suscité une multiplication d'arguments. Revenons sur celui que de nombreux enseignants du supérieur seraient incapables de faire cours en anglais, et qu'il serait donc prudent d'interdire, ou du moins de fortement encadrer (nationalement) les enseignements en anglais.

À ma connaissance les universités sont actuellement libres de faire assurer à peu près n'importe quel enseignement par à peu près n'importe qui justifie d'un certain niveau d'étude ; il n'y a aucune obligation d'être diplômé dans la matière qu'on enseigne. On peut fort bien, par exemple, décider de faire enseigner un cours d'informatique par un enseignant de mathématiques. Même à l'intérieur d'une discipline, on s'en remet au choix des universitaires pour savoir si ce sera M. Durand ou Mme Dupont qui enseignera tel cours. Or les enseignants ne sont pas interchangeables — un cours de bases de données en master, ce n'est pas la même chose qu'un cours de calculabilité, et celui qui sera compétent pour l'un ne le sera pas forcément pour l'autre, ou alors au prix d'une remise à niveau ! Pourtant, on fait confiance aux universités et aux écoles pour arriver, grosso modo, à confier les enseignements à des personnes raisonnablement compétentes.

Curieusement, quand il s'agit de savoir si tel ou tel enseignant est capable de faire cours en anglais, tous ces personnels deviendraient immédiatement incompétents. Tous nos vaillants scientifiques, qui donnent des séminaires en anglais quand ils vont à l'étranger, dans les colloques internationaux, seraient donc inaptes non seulement à faire de même devant des étudiants, mais encore à se rendre compte qu'ils en sont incapables.

Il y a là un mépris incroyable du personnel universitaire.

Antoine Compagnon parle de l'informatique

Je lis dans cette séance de questions-réponses :

jj : Dans les matières scientifiques, le français permet-il de tout dire ?

« Ce n'est pas exclu. Il m'est souvent arrivé de demander à des étudiants américains de lire d'abord un chapitre de Montaigne en anglais avant de passer en français. On entend dire que dans certaines disciplines le lexique est généralement en anglais, comme l'économie ou l'informatique. L'argument n'est pas convaincant puisque tous les termes et toutes les notions sont disponibles en français. »

Je ne vois pas très bien le rapport entre la lecture de chapitres de Montaigne et les disciplines scientifiques, mais peut-être est-ce que ce coq-à-l'âne est le résultat d'un résumé journalistique.

Considérons la phrase «  L'argument n'est pas convaincant puisque tous les termes et toutes les notions sont disponibles en français. », que je n'aborderai que sous l'angle informatique.

Bien entendu, s'agissant de concepts mathématiques, il est possible de tout définir en ne partant de rien ; d'ailleurs le plus souvent les introductions d'articles ou de thèses rappellent les concepts afin de fixer la terminologie et d'éviter tout contresens. Je me permets toutefois de douter qu'il existe une terminologie standard et pratique en français couvrant tous les champs de l'informatique ; par exemple, il ne me vient à l'esprit aucun terme français pour le « Mersenne Twister », aucun terme bien français pour « randomiser » (oh, bien sûr, on peut passer par des périphrases maladroites), aucun terme français pour sparseness (à part le barbare « creusitude »). Dans certains cas, on a introduit des traductions mais celles-ci ne sont pas forcément très standard et reconnues (par exemple, « logique du temps arborescent » pour branching-time logic).

Je pense, encore une fois, que le débat sur l'enseignement et la recherche gagnerait en clarté si chacun parlait de ce qu'il connaît.

De toute façon, la justification de l'enseignement ou de la rédaction de thèses en anglais n'est pas, à mon sens, le vocabulaire, mais la possibilité de communiquer avec des personnes ne comprenant pas le français ; de la même façon que je suis heureux que mes collègues japonais écrivent des articles en anglais et non en japonais.

Mais poursuivons encore.

Visiteur : Quels cours faut-il autoriser en anglais ? Uniquement ceux en master et en doctorat ? Uniquement en travaux dirigés ?

(...)

« Mais s'ils viennent pour faire un master ou un doctorat, il serait aberrant qu'au bout de trois ou cinq ans, ils ne maîtrisent pas la langue française. Dans les pays de langue anglaise, cela est totalement inacceptable. »

Rappelons que la durée du doctorat en France est de trois ans, même si certaines disciplines littéraires s'autorisent des dépassements généralisés au mépris de la réglementation (ainsi, pour prendre l'exemple d'Antoine Compagnon, celui-ci a un doctorant inscrit depuis six ans).

Si, en effet, il paraîtrait curieux et même assez désagréable qu'un doctorant présent en France depuis plus de trois ans n'ait pas pris la peine d'apprendre un peu le français, il me paraîtrait en revanche assez ingrat qu'on exige de lui de savoir rédiger en français correct, voire soutenu, après seulement 2,5 ans d'apprentissage (on commence souvent à rédiger une thèse 6 mois avant sa fin). Il y a en effet un écart important entre maîtriser une langue couramment à l'oral, pour la vie courante, et produire un texte de qualité universitaire.

À ce propos, la comparaison faite par Antoine Compagnon avec les pays de langue anglaise est non seulement inadaptée, mais fausse. Inadaptée, car la grammaire anglaise est considérablement plus simple que la grammaire française : il n'y a presque pas de conjugaison, pas d'accords de genre, etc. ; la principale difficulté de l'anglais est sa prononciation, notamment celle des voyelles, ce qui ne joue pas à l'écrit (il est parfaitement possible d'écrire un texte scientifique tout à fait correct sans savoir le prononcer correctement). En revanche, avec le même niveau de sophistication dans la connaissance de la langue, le texte en français sera probablement du « petit nègre ».

Antoine Compagnon me semble d'ailleurs avoir une très curieuse idée du niveau d'anglais des étudiants dans les universités américaines ; peut-être est-ce dû au fait qu'il enseigne dans une division littéraire. Je peux assurer que les doctorants chinois, par exemple, présents aux États-Unis, ont souvent une maîtrise assez approximative de l'anglais.

Par ailleurs, Antoine Compagnon ne semble pas très conscient des aspects psychologiques de cette affaire de langues. C'est une chose que d'espérer qu'un doctorant, au bout de 2,5 ans, puisse écrire en bon français ; et s'il s'agit d'un italien ou d'un hispanophone, c'est peut-être possible. C'en est une autre que de lui mettre le pistolet sur la tempe en lui sommant, d'avance, d'atteindre ce niveau — en sus bien sûr d'atteindre le niveau scientifique élevé requis.

Quant au Master, il dure 2 ans (il recrute en sortie de licence et amène à bac+5), et les étudiants arrivent souvent directement en 2e année, celle qui correspond aux ex-DEA ou DESS. Il me semble assez vain d'attendre d'un étudiant si fraîchement arrivé en France qu'il écrive bien en français.

Visiteur : Est-ce que les professeurs enseignants en France sont capables d'enseigner en anglais ? Est-ce que cela deviendra un critère de sélection ?

« Je crois que la plupart n'en sont pas capables et le premier désagrément d'un enseignement dans une langue étrangère que l'on maîtrise insuffisamment, c'est la baisse de la qualité de l'enseignement. Le lexique est simplifié, l'argumentation est réduite à des formules, la leçon est plus appliquée et utilitaire. »

Il y a un trait psychologique assez dangereux, mais très répandu : celui de projeter ses propres faiblesses sur les autres. La remarque d'Antoine Compagnon me paraît à peu près aussi excessive que si j'expliquais que les enseignants doivent éviter de faire des figures trop compliquées au tableau parce que moi, professeur chargé de cours à l'École polytechnique, je ne sais pas dessiner proprement.

Enfin, quel manque de confiance envers les collègues ! N'est-ce pas à chaque université, chaque discipline, chaque formation, chaque équipe pédagogique, chaque enseignant, d'estimer les circonstances et les capacités de chacun ? Il me semble que décider si un enseignant donné est capable d'assurer un enseignement en anglais doit se décider au cas par cas et non par l'appréciation d'un unique collègue au niveau national, fût-il professeur au Collège de France et ancien élève de l'École polytechnique.

Pierre : Vous parlez d'attractivité des universités françaises pour les étudiants étrangers. La France n'a pourtant jamais autant attiré les étudiants étrangers qu'aujourd'hui. Ne recherchent-ils pas cette spécificité que le système français offre ?

« La France en attire de manière honorable, mais pourrait en attirer plus. D'ailleurs, son rang a régressé ces dernières années. On voudrait avoir des étudiants du monde entier, des pays émergents comme des pays anglophones, et aussi de l'Afrique, continent en croissance, qui est l'avenir de la francophonie. »

Antoine Compagnon devrait à ce sujet préciser que l'Afrique francophone est composée de pays pauvres à très pauvres, dont la majeure partie n'a pas les moyens d'entretenir un système d'enseignement supérieur et de recherche de bon niveau. Ce ne sont certainement pas eux qui fourniront les doctorants sans lesquels nos laboratoires ne fonctionneraient pas, (Pour l'anecdote, je me rappelle d'un étudiant en mathématiques et informatique qui avait fait une licence au Mali, dont on m'avait dit qu'il avait un niveau excellent dans ce pays, dont le niveau en algèbre linéaire n'atteignait pas celui d'un étudiant de mathématiques supérieures et qui ne savait pas programmer. On lui a donné son diplôme, je cite la collègue, au motif « qu'il retournera dans son pays et deviendra ministre ».)

Je rejoins cependant Antoine Compagnon sur un point :

« En effet, je pense que le critère principal de l'attrait (...). Ainsi que l'amélioration de l'offre en général, c'est-à-dire de l'accueil, de l'option des visas, des permis de séjour, du logement, de la sociabilité universitaire. Tout facteur qui laisse à désirer dans les universités françaises. »

Comme lui, je pense que nous avons un problème important au niveau de l'accueil. Par exemple, le fait que nos personnels administratifs ne parlent pas anglais ou alors un anglais extrêmement maladroit serait moins pénalisant si nos procédures étaient claires... Or il est courant que l'on envoie des formulaires en français dont la moitié n'a pas de sens pour un étranger nouvellement arrivant en France (demande de documents n'existant qu'en France), sans explications bien sûr, que l'on fournisse une liste de pièces « absolument nécessaires » dont en fait la moitié ne sert pas à grand chose, ou encore que l'on fournisse une liste de pièces mais qu'ensuite on en exige qui n'y figurent pas. Les procédures changent tous les six mois, et encore je passe sur les cas de négligence caractérisée, comme ce stagiaire à qui la préfecture, ayant égaré son dossier de carte de séjour, a expliqué qu'il n'avait qu'à repartir dans son pays à l'autre bout du monde demander un autre visa.

PS Antoine Compagnon a par ailleurs écrit « Le web abrite une vaste maison d'édition à compte d'auteur, un vanity publisher à l'échelle globale, car l'édition électronique rend la publication à compte d'auteur indolore. » Qu'est-ce qu'il l'a poussé à utilisé le terme anglais vanity publisher ? Est-ce que parce que le terme français « édition à compte d'auteur » n'a pas la nuance immédiatement péjorative de l'expression ''vanity press'' ? Après tout, Marcel Proust, dont il est spécialiste, a été d'abord publié à compte d'auteur...

Cet exemple démontre bien que l'on peut vouloir utiliser un terme étranger en sus ou même à la place d'un terme français apparemment synonyme, si le terme étranger apporte une précision, une connotation, absentes du terme français.

jeudi, mai 16 2013

Ne nous inquiétons pas

« Dans le même esprit, le projet de loi sur l’enseignement supérieur a pour ambition de porter 50% d’une classe d’âge au niveau d’un diplôme du supérieur et de doter nos structures universitaires de davantage de moyens d’attractivité, d’être mieux reconnues au plan international avec leurs diplômes. Ceci n’empêche pas de faire venir des étudiants étrangers, parfois même avec un enseignement de la langue anglaise qui leur est destiné. Mais les examens se feront en français, pour que nul ne s’inquiète ! Quand on essaye d’être un pays attractif, on fait en sorte que nos universités soient classées parmi les meilleures du monde. C’est aussi une condition de notre succès. »

C'est beau comme un droit à l'objection de conscience pour les officiers d'État civil.

Une question légitime sur le doctorat

Certains s'étonnent de ce que des établissements d'enseignement supérieur se permettent de donner des enseignements ou d'accepter des thèses de doctorat en anglais, alors que la loi impose le français. J'aurais, quant à moi, un autre sujet d'émoi.

Depuis près de 30 ans, la durée officielle du doctorat en France est d'environ 3 ans :

  • L'article 14 de l'Arrêté du 5 juillet 1984 relatif aux études doctorales disait « La durée normale de préparation du doctorat est de deux à quatre ans. »
  • L'article 14 de l'Arrêté du 23 novembre 1988 disait « La durée recommandée de préparation du doctorat est de deux à quatre ans, non comprise la période de préparation du diplôme d'études approfondies. »
  • L'article 23 de l'arrêté du 30 mars 1992 relatif aux études de troisième cycle disait « En formation initiale, la durée recommandée de préparation du doctorat est de trois années. »
  • L'article 2 de l'Arrêté du 25 avril 2002 relatif aux études doctorales disait « La préparation du DEA s'effectue en un an et celle du doctorat en trois ans. Un délai supplémentaire peut être accordé à titre dérogatoire par le chef d'établissement sur proposition du directeur de l'école doctorale et, pour les doctorants, avis du directeur de thèse, sur demande motivée du candidat, notamment pour les étudiants ayant un mandat électif dans les conseils d'université et de composantes. Les candidats exerçant une activité professionnelle régulière, sur production d'une attestation de leur employeur, et les femmes ayant eu un enfant pendant la période de formation bénéficient de droit d'une dérogation pour une durée qui ne peut être inférieure à un an. La liste des bénéficiaires de dérogation est présentée chaque année au conseil scientifique. »
  • L'article 15 de l'Arrêté du 7 août 2006 relatif à la formation doctorale dit « La préparation du doctorat s'effectue, en règle générale, en 3 ans. Des dérogations peuvent être accordées, par le chef d'établissement, sur proposition du directeur de l'école doctorale et après avis du directeur de thèse et du conseil de l'école doctorale, sur demande motivée du candidat. La liste des bénéficiaires de dérogation est présentée chaque année au conseil scientifique. »

Il est clair que, depuis près de 30 ans, quelles qu'aient été d'ailleurs les alternances politiques, les pouvoirs publics ont souhaité que le doctorat fût préparé en trois ans environ, et que des durées supérieures ne fussent acceptées qu'à titre dérogatoire. L'obligation de présentation de la liste des dérogations au conseil scientifique de l'établissement me semble motivée par le désir d'éviter des abus.

Or, dans certaines disciplines des lettres, sciences humaines et sociales, l'habitude est que les thèses durent plus longtemps ; une thèse en trois ans est considérée comme anormalement courte. La raison est, apparemment, que l'ampleur des travaux exigés dépasse ce qu'il est possible de faire dans la durée réglementaire. Une pareille constance dans l'ignorance délibérée des dispositions réglementaires, au point que leur respect constitue une exception suspecte, ne peut que nous faire nous interroger.

D'autres différences existent quant au doctorat entre d'une part les lettres, sciences humaines et sociales, d'autre part les « sciences exactes » et les techniques. Dans les secondes, il est en général obligatoire de rémunérer les doctorants, qui bénéficient d'un contrat de travail. Dans les premières, c'est rare, et de toute façon les financements, prévus pour la durée réglementaire de trois ans, ne permettent pas de terminer la thèse, qui se poursuit parfois dans des conditions héroïques. Là encore, il y aurait beaucoup à dire sur la pratique de certains collègues de ces disciplines, qui entendent faire travailler des doctorants dans leur laboratoire sans les rémunérer, au mépris des principes du droit du travail. (*)

On m'objectera, sans doute, qu'il existe des différences entre disciplines tant en ce qui concerne les méthodes que les moyens, et que l'on ne saurait assujettir les lettres, les sciences humaines et les sciences sociales aux mêmes règles de fonctionnement que les sciences exactes et les techniques. C'est justement là que je voulais en venir.

Dans le débat autour de l'usage de l'anglais dans les publications scientifiques, les cours et les thèses, je distingue une ligne d'opposition entre disciplines : les opposants semblent venir principalement des sciences juridiques, des lettres (universitaires ou non), tandis que ceux qui l'approuvent semblent plutôt venir des sciences exactes — opposition qui se retrouve d'ailleurs à l'Assemblée nationale, comme par exemple entre les députés MM. Fasquelle et Le Déaut, l'un professeur de droit, l'autre ancien professeur de biochimie à l'université. Ce qui précède devrait pourtant nous démontrer l'étrange folie qu'il y a à vouloir appliquer un régime identique à toutes les disciplines, sans égard pour leurs besoins et leurs moyens.

Pour conclure, je déplore ce débat parfaitement oiseux sur la place du français et la promotion de la francophonie, tant l'on ignore par ailleurs les problèmes bien réels et quotidiens de l'accueil des étudiants étrangers, notamment les tracasseries administratives et les changements fréquents de réglementation et procédures. Commençons donc par faciliter (non pas au sens du laxisme et de la permissivité, mais au sens de la prédictibilité et de la fiabilité) l'obtention des visas, cartes de séjour, par ne pas exiger l'impossible (domiciliation avant d'ouvrir un compte bancaire, tandis qu'on exige un compte bancaire pour louer un domicile), par ne pas multiplier les démarches (quel sens de faire renouveler annuellement le permis de séjour pour des études d'ingénieur en trois ans dans une école sélective ?).

(*) J'avoue avoir été choqué par l'attitude de ce sociologue âgé et médiatique, qui, réclamant la présence de doctorants dans les locaux de son institut, s'offusquait que je lui suggérasse qu'il les payât. La pensée qu'ils dussent avoir de quoi payer un loyer à Paris ne lui avait pas effleuré l'esprit, alors que son traitement (hors prime et activités annexes) est d'environ 6000€ mensuels, vu son grade.

jeudi, mai 9 2013

Globish envy

Les débats sur l'usage de l'anglais dans l'enseignement supérieur font apparaître des positions parfois assez tranchées. Une objection courante est que cet anglais est une forme abâtardie de l'anglo-américain, le global English, ou globish. et non pas du « vrai » anglais ; témoin cette réaction sur LeMonde.fr :

Ce globish sera toujours un (très) mauvais anglais-américain. Pas question de lire Shakespeare dans le texte. Les Français, fussent-ils universitaires, sont nombreux à ne pas dominer leur langue maternelle, et ils voudraient promouvoir le globish ? Pauvre France !

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lundi, mai 6 2013

Défense de la langue française et fantasmes nippons

Certaines associations de défense de la langue française expliquent savamment que la recherche scientifique du monde entier ou presque se fait piller par les États-Unis parce que les publications scientifiques internationales sont en anglais.

« En plus de leurs autres activités, ACM et IEEE (17) sont des éditeurs américains d'un certain nombre de périodiques de très bonne réputation (...). Bien entendu, les équipes éditoriales qui reçoivent des articles non sollicités demandent à un certain nombre de spécialistes de les évaluer. Un professeur travaillant pour une université américaine très réputée, et qui est très souvent sollicité par ces éditeurs pour donner son avis sur d'éventuelles publications, nous confia les propos qui suivent, qui nous permettent de comprendre, entre autres, pourquoi il a souhaité rester dans l'anonymat : (...) Enfin, moins de 1% de ces articles donnent des idées sur des nouvelles directions de recherche pouvant quelquefois conduire à des applications commerciales. Nous recevons ces articles en première exclusivité, antérieurement à toute publication. Ils nous arrivent sur un plateau d'argent, écrits dans notre langue, sans que nous demandions quoi que ce soit à quiconque. Comment voulez-vous que nous nous empêchions d'en exploiter les meilleures idées ? Même avec les meilleures intentions du monde, nous ne pouvons nous empêcher d'être influencés, de changer nos objectifs de recherche et d'utiliser les idées les plus prometteuses à notre profit. N'oubliez pas qu'une majorité de ces articles nous vient de l'étranger et que ce qu'ils décrivent n'a jamais fait l'objet de publication antérieure, en anglais ou d'autres langues. »

La théorie développée ici est que les équipes éditoriales américaines prennent les idées dans les articles soumis et les exploitent à leur compte. Or, dans les grandes revues internationales, même si l'éditeur est basé aux États-Unis (ce qui n'est d'ailleurs souvent pas le cas : Elsevier est basé aux Pays-Bas), les évaluateurs des articles sont eux-mêmes recrutés internationalement... On ne voit donc pas très bien pourquoi le flux d'information serait unidirectionnel, comme décrit.

Le seul point sur lequel je suis d'accord est qu'on peut être influencé par un article qu'on a reçu en soumission... quant aux scientifiques qui refusent un article pour ensuite exploiter eux-mêmes les idées, j'ai entendu parler d'un tel comportement de la part d'une personnalité lauréate d'un important prix scientifique. Cependant, je ne vois pas pourquoi et comment les américains auraient le monopole de ce procédé.

Mais continuons.

« Au Japon, on peut constater que les chercheurs japonais qui reçoivent des deniers publics sont souvent dans l'obligation contractuelle, lorsqu'ils veulent et qu'ils peuvent légalement publier leurs travaux, de les communiquer en priorité à des journaux et revues scientifiques publiés au Japon, en japonais. Ces derniers n'acceptent et ne publient que les meilleurs articles décrivant des travaux qui contribuent réellement au développement scientifique et technique, dans la discipline considérée. Les articles qui sont refusés sont généralement traduits en anglais par leurs auteurs qui cherchent alors à les publier dans des revues américaines ou européennes. Cette pratique n'a pas augmenté le nombre d'abonnements aux revues scientifiques japonaises des bibliothèques étrangères (à l'exception de la Chine et de la Corée), mais elle a accompli l'équivalent. Bon nombre de succursales de compagnies étrangères et de délégations gouvernementales diverses traduisent sans relâche pratiquement tout ce qui est publié en japonais dans les domaines scientifique et technique. Les Japonais sont les premiers bénéficiaires de cette activité, car c'est souvent eux qui effectuent ce travail de traduction qui est, comme il se doit, très bien rémunéré »

Ce paragraphe n'indique aucune source. J'ai demandé ce qu'il en était à une collègue parlant japonais et ayant travaillé au Japon en sciences de la Terre, et à deux collègues japonais professeurs des universités en informatique ; ils tombent des nues et m'affirment ne jamais avoir entendu parler d'une telle politique.

Je ne dis pas que les faits avancés sont inventés. Il se peut que, dans certains domaines techniques, à une certaine époque, le gouvernement japonais ait eu une telle politique. Le problème est que cela est présenté comme une vérité universelle et intemporelle... probablement en profitant de ce que le lecteur n'est pas en mesure de vérifier les faits !

samedi, mai 4 2013

Usage de l'anglais dans l'enseignement supérieur : un trop modeste projet de loi

Le projet de loi sur l'enseignement supérieur, finalement, prévoit de bien modestes changements concernant l'usage de langues étrangères telles que l'anglais :

Article 2 Après le premier alinéa du II de l’article L. 121-3, est inséré un alinéa ainsi rédigé : « Des exceptions peuvent également être justifiées par la nature de certains enseignements lorsque ceux-ci sont dispensés pour la mise en œuvre d’un accord avec une institution étrangère ou internationale tel que prévu à l’article L. 123-7 ou dans le cadre d’un programme européen. »

Nulle mention de changements permettant de faciliter le recrutement de doctorants étrangers, ou d'élargir le lectorat des thèses soutenues en France.

La pratique, largement répandue en sciences, de la rédaction de thèses en anglais relève de dérogations aux fondements juridiques fragiles, voire inexistants.

J'ai donc écrit au rapporteur de la loi pour lui suggérer une modification en ce sens.