Certaines associations de défense de la langue française expliquent savamment que la recherche scientifique du monde entier ou presque se fait piller par les États-Unis parce que les publications scientifiques internationales sont en anglais.

« En plus de leurs autres activités, ACM et IEEE (17) sont des éditeurs américains d'un certain nombre de périodiques de très bonne réputation (...). Bien entendu, les équipes éditoriales qui reçoivent des articles non sollicités demandent à un certain nombre de spécialistes de les évaluer. Un professeur travaillant pour une université américaine très réputée, et qui est très souvent sollicité par ces éditeurs pour donner son avis sur d'éventuelles publications, nous confia les propos qui suivent, qui nous permettent de comprendre, entre autres, pourquoi il a souhaité rester dans l'anonymat : (...) Enfin, moins de 1% de ces articles donnent des idées sur des nouvelles directions de recherche pouvant quelquefois conduire à des applications commerciales. Nous recevons ces articles en première exclusivité, antérieurement à toute publication. Ils nous arrivent sur un plateau d'argent, écrits dans notre langue, sans que nous demandions quoi que ce soit à quiconque. Comment voulez-vous que nous nous empêchions d'en exploiter les meilleures idées ? Même avec les meilleures intentions du monde, nous ne pouvons nous empêcher d'être influencés, de changer nos objectifs de recherche et d'utiliser les idées les plus prometteuses à notre profit. N'oubliez pas qu'une majorité de ces articles nous vient de l'étranger et que ce qu'ils décrivent n'a jamais fait l'objet de publication antérieure, en anglais ou d'autres langues. »

La théorie développée ici est que les équipes éditoriales américaines prennent les idées dans les articles soumis et les exploitent à leur compte. Or, dans les grandes revues internationales, même si l'éditeur est basé aux États-Unis (ce qui n'est d'ailleurs souvent pas le cas : Elsevier est basé aux Pays-Bas), les évaluateurs des articles sont eux-mêmes recrutés internationalement... On ne voit donc pas très bien pourquoi le flux d'information serait unidirectionnel, comme décrit.

Le seul point sur lequel je suis d'accord est qu'on peut être influencé par un article qu'on a reçu en soumission... quant aux scientifiques qui refusent un article pour ensuite exploiter eux-mêmes les idées, j'ai entendu parler d'un tel comportement de la part d'une personnalité lauréate d'un important prix scientifique. Cependant, je ne vois pas pourquoi et comment les américains auraient le monopole de ce procédé.

Mais continuons.

« Au Japon, on peut constater que les chercheurs japonais qui reçoivent des deniers publics sont souvent dans l'obligation contractuelle, lorsqu'ils veulent et qu'ils peuvent légalement publier leurs travaux, de les communiquer en priorité à des journaux et revues scientifiques publiés au Japon, en japonais. Ces derniers n'acceptent et ne publient que les meilleurs articles décrivant des travaux qui contribuent réellement au développement scientifique et technique, dans la discipline considérée. Les articles qui sont refusés sont généralement traduits en anglais par leurs auteurs qui cherchent alors à les publier dans des revues américaines ou européennes. Cette pratique n'a pas augmenté le nombre d'abonnements aux revues scientifiques japonaises des bibliothèques étrangères (à l'exception de la Chine et de la Corée), mais elle a accompli l'équivalent. Bon nombre de succursales de compagnies étrangères et de délégations gouvernementales diverses traduisent sans relâche pratiquement tout ce qui est publié en japonais dans les domaines scientifique et technique. Les Japonais sont les premiers bénéficiaires de cette activité, car c'est souvent eux qui effectuent ce travail de traduction qui est, comme il se doit, très bien rémunéré »

Ce paragraphe n'indique aucune source. J'ai demandé ce qu'il en était à une collègue parlant japonais et ayant travaillé au Japon en sciences de la Terre, et à deux collègues japonais professeurs des universités en informatique ; ils tombent des nues et m'affirment ne jamais avoir entendu parler d'une telle politique.

Je ne dis pas que les faits avancés sont inventés. Il se peut que, dans certains domaines techniques, à une certaine époque, le gouvernement japonais ait eu une telle politique. Le problème est que cela est présenté comme une vérité universelle et intemporelle... probablement en profitant de ce que le lecteur n'est pas en mesure de vérifier les faits !