La gestion de la crise du Covid a mis en évidence divers mécanismes bureaucratiques qui existent par ailleurs en temps normal, mais dont l’action est peut-être alors moins évidente, et en tout cas cause moins de morts.

Citons deux épisodes. À l’automne dernier, on m’a demandé si je pouvais venir à Paris en novembre pour une étude liée à la qualité de la vie au travail ; distanciel impossible. Bien entendu, la qualité de la vie au travail est un sujet important ; mais était-il bien raisonnable d’imposer à des agents de toute la France de prendre les transports pour venir à Paris à des réunions ou évènements physiques, alors que l’épidémie croissait à nouveau et que l’on parlait de confiner à nouveau le pays en prévision des vacances de Noël ?

Comment a-t-on pu en arriver là ? On peut penser que ce projet a été conçu à un moment où, l’épidémie ayant décru, on pensait à relancer en plein les activités en présentiel, avec certes quelques mesures de sécurité. La rentrée 2020, le mot d’ordre était à la fin du télétravail exceptionnel, les agents devaient absolument revenir dans les services, même pour des activités que l’on pouvait parfaitement exercer en télétravail. La bureaucratie conçoit son projet, peut-être dans une vision trop optimiste de l’avenir, et ensuite ce projet suit son cours, et ceci même alors que les circonstances ont changé.

Plus récemment, l’Éducation nationale a autorisé à nouveau l’éducation physique et sportive en intérieur ; des témoignages divers indiquent que souvent les enfants sont incités à pratiquer l’EPS sans masques. Or, dans le même temps, on interdisait aux agents publics adultes de faire des réunions avec masques à plus de 6 personnes, et une semaine après on a annoncé la fermeture générale des établissements scolaires. Il est manifestement incohérent d’autoriser des activités particulièrement risquées pour ensuite tout fermer. Il semble également curieux d’avoir fait pratiquer de l’EPS en extérieur pendant les mois d’hiver pour ensuite encourager à la pratique en intérieur pour les beaux jours.

Je soupçonne que là encore l’incohérence s’explique par un processus bureaucratique. La presse citait des témoignages d’enseignants d’EPS soulagés de pouvoir à nouveau pratiquer leur métier. On peut supposer que leurs associations professionnelles, peut-être leur inspection générale, avaient fait pression sur le ministre afin de revenir sur les mesures de sécurité. Sans doute il y avait-il des considérations de programme à finir : si le programme prévoit de la gymnastique avec agrès, il faut la pratiquer en gymnase. Comme cela prend du temps, la décision est intervenue alors qu’il était déjà trop tard, que les circonstances avaient changé, l’épidémie flambait à nouveau et on considérait déjà une nouvelle fermeture des écoles.

Constatons l’ironie que dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de promouvoir des activités censées favoriser la bonne santé de leur public (qualité de vie au travail, sport), mais qu’on prend des décisions qui risquent d’avoir l’effet contraire. C’est là probablement un trait de la bureaucratie : elle prend, par inertie, par incapacité à évaluer ses procédures par rapport à des objectifs, des décisions contraires aux objectifs qu’elle est censée poursuivre.

Ce qui me frappe, c’est l’apparente incapacité d’anticipation. Alors qu’on voit l’épidémie monter, que l’on peut prévoir qu’elle continuera de monter, les bureaucraties continuent selon leurs planifications basées sur un retour à la quasi normale, selon des programmes dont la pertinence n’est jamais remise en cause. Nous-mêmes dans la recherche ne sommes pas blancs là-dessus : les cas ne manquent pas de collègues persistant à planifier des réunions, des colloques en présentiel alors que la situation s’aggravait.