Dans ce qui suit, j’emploierai « sciences dures » pour rassembler les disciplines communément regroupées sous le terme « sciences » dans, par exemple, les tableaux de sections du Conseil national des universités (CNU) ou les divisions de l’École normale supérieure. Ce terme est donc une commodité pour désigner une catégorie sociale et administrative, et ne représente pas de ma part une prise de parti épistémologique. On emploie par ailleurs STEM ou STM dans le même sens.

Par ailleurs, je dirai « doctorants » pour « doctorants et doctorantes ».

On rappelle que 90 % des thèses de sciences dures ont un financement propre (contrat doctoral, etc.) tandis que seulement 33 % des thèses le sont en lettres, sciences humaines et sociales (LSHS). Certaines remarques à ce sujet me semblent parfois motivée par une compréhension incorrecte de ce fait, à savoir que 90 % des demandes de financements de thèse en sciences dures seraient honorées. Ce n’est pas comme cela que cela fonctionne !

Le pourcentage élevé de thèses financées en sciences dures s’explique par deux décisions :

  1. Les écoles doctorales de sciences dures refusent assez généralement l’inscription de doctorants sans financement de thèse spécifique, ou du moins sans emploi stable compatible avec une thèse (par exemple, dans notre école doctorale, des enseignants de mathématiques du secondaire qui font des thèses de didactique des mathématiques).

  2. Les écoles doctorales incitent fortement à s’en tenir à la durée réglementaire des thèses, soit trois ans, qui est celle des financements. Ceci évite le cas, assez fréquent chez les doctorants de LSHS qui ont la chance d’être financés pendant trois ans, de devoir vivre d’emplois précaires ou d’allocations chômage pendant la fin de thèse.

La première décision rend en fait assez tautologique le fait que l’immense majorité des doctorants sont financés, puisqu’on n’inscrit pas les autres. De fait, n’importe quelle discipline pourrait appliquer les mêmes recettes pour atteindre 90 % de doctorants financés, à condition

  • d’accepter une baisse des inscriptions d’étudiants en thèse

  • d’accepter (et je sais que cela pose des difficultés éthiques) qu’un critère économique et financier (la disponibilité d’un financement) conditionne la poursuite d’études (après tout, peut-on dire, à 23 ans on est adulte et on peut choisir librement de s’engager dans une thèse non financée).

On suggère également qu’il serait plus facile d’obtenir un contrat doctoral en sciences dures qu’en LSHS. Ici, cela dépend de ce que l’on entend par contrat doctoral et notamment s’il s’agit d’un financement pour un sujet de thèse libre ou non.

Les écoles doctorales distribuent des contrats doctoraux « au mérite », selon des modalités différentes suivant les écoles doctorales. Notre école doctorale, sur trois disciplines, a ainsi par an 15 contrats doctoraux à distribuer pour 230 chercheurs et enseignants-chercheurs habilités à diriger les recherches. (**) J’ai demandé à des collègues d’autres disciplines, d’autres établissements combien ils en avaient, notamment en LSHS, et j’obtenais des taux similaires, parfois d’ailleurs meilleurs.

Il ne me semble donc pas plus facile d’obtenir un contrat distribué par l’école doctorale en sciences dures qu’en LSHS.(*)

Mais alors, d’où viennent les autres financements qui permettent de payer 90 % des doctorants de sciences dures ? Il s’agit de financements qui, sous une forme ou une autre, contraignent les sujets de thèse :

  • financements IDEX, LABEX

  • CIFRE (thèses où le doctorant est employé par une entreprise, collectivité, association…)

  • projets ANR, ERC, etc.

Dans ces types de financements, souvent, le sujet, ou du moins ses grandes lignes, est déjà fixé avant que le doctorant ne soit recruté. Bien sûr, avec un peu de créativité, on peut faire rentrer dans un projet divers sujets, mais il y a des limites. Il n’est pas possible de faire ce que l’on me décrit comme courant en LSHS, à savoir qu’un étudiant vienne avec un sujet de thèse de son choix et se cherche un encadrement.

C’est là à mon avis la grande différence : la disponibilité de financements « fléchés ». Ils sont plus nombreux en sciences dures qu’en LSHS, et il est plus dans la culture d’y candidater.

Il faut ici être bien conscient qu’une grande partie des financements fléchés en sciences dures sont conditionnés à l’existence, ou du moins la prétention de l’existence, d’un lien avec des applications technologiques et des retombées économiques.

Ma position était qu’il y a trop de financements fléchés, souvent selon des règles trop spécifiques (il faut deux PME de la région, il faut un sujet commun avec une université de telle région brésilienne, etc.) ou selon des modes politico-scientifiques, et qu’on aurait de meilleures recherches si ces financements étaient distribués au mérite par les écoles doctorales.

Toutefois, on m’a fait remarquer que cette vision repose sur l’idée que la distribution par les écoles doctorales est juste. Des collègues LSHS m’ont ainsi dit que leur école doctorale pluridisciplinaire, et dans laquelle leur discipline est minoritaire, les ignore, et que donc ils apprécient d’avoir des projets IDEX pour obtenir des financements de thèse.

De même, on m’a fait remarquer que l’ANR (agence nationale de la recherche), du moins à l’époque où ses taux de réussites étaient suffisamment élevés pour qu’elle ne relève pas de la loterie, avait été une chance pour de jeunes chercheurs qui n’auraient pas obtenu de financements par le biais de leur laboratoire ou de l’école doctorale, qui favorisaient des « mandarins » locaux.

J’ai par ailleurs évoqué à diverses reprises, y compris auprès de responsables du monde de la recherche, la nécessité d’accorder plus de contrats doctoraux en LSHS. Il m’a été parfois répondu que cela ne servirait à rien si ces contrats étaient monopolisés par les « mandarins » habituels.

Ceci nous montre que la question est plus complexe qu’il n’y paraît. Faut-il mettre plus de financements par projets en LSHS ? Ou imposer des procédures justes et transparentes (lesquelles ?) pour l’attribution des contrats doctoraux ? Je n’ai pas de réponse.

(*) Il y a parfois des phénomènes conjoncturels qui font qu’obtenir un contrat doctoral est facile à tel ou tel endroit, dans telle ou telle discipline ; cela ne met pas en cause la tendance d’ensemble à plus long terme.

(**) On m'indique:

14 contrats pour 290 HDR dans une ED de chimie-biologie.

1 contrat pour 12 HDR dans une ED de physique.

ED d'informatique : 1,5 financements par an pour 17 HDR, et 31 C/EC.

Orsay: Toutes EDs confondues. 1000 nouveaux doctorants par an, 250 contrats doctoraux sur la subvention pour charge de service public. Plus de 3000 HDR ou équivalent.

Chimie: 14 contrats doctoraux par an depuis plusieurs années, pour 210 HDR

Chimie: 22-23 contrats doctoraux par an ("allocations ministère ") pour environ 300 HDR

4 contrats pour plus de 80 HDR dans une ED qui couvre de très nombreux domaines (Psychologie, Sciences du Langage, Ergonomie, Sciences de l'Information et de la Communication, Informatique, Mathématiques, Productique - Génie industriel)

EHESS: 600 HDR, 35 contrats doctoraux

Savoie: 430 HDR, 7 contrats doctoral par ans. ED multidisciplinaire. En moyenne 0,3 bourse par an pour mon labo qui a 18 HDR.