Avertissement : ce qui suit n’a pas prétention à constituer un article d’épistémologie, de philosophie ou de tout autre domaine approchant. Je suis bien conscient que des gens ont dû réfléchir à ces questions mieux que moi et ont probablement écrit dessus. Ceci est un blog rédigé à titre extra-professionnel ; mes publications scientifiques sont ailleurs.

L’épistémologie poppérienne classifie les théories scientifiques selon leur degré de réfutabilité : plus une théorie fait de prédictions réfutables, meilleure elle est. Par exemple, une théorie de la gravitation s’appliquant à tous les objets est plus réfutable, donc meilleure, qu’une théorie ne s’appliquant qu’aux corps célestes, car on peut la réfuter par des expériences sur des objets terrestres. À l’inverse, une théorie qui ne donne dans sa structure aucune occasion d’être prise en défaut, parlant par exemple de dieux vivant dans un univers parallèle inaccessible et sans influence sur le nôtre, est de nature métaphysique.

Passons maintenant à un sujet d’actualité : certaines affirmations selon lesquelles les recrutements dans l’enseignement supérieur seraient déterminés par des préférences d’idéologie politique. En apparence, il s’agit d’une assertion plus générale, donc plus réfutable, qu’une assertion selon laquelle les recrutements en sciences politiques seraient déterminés par des préférences d’idéologie politique. En effet, il suffirait pour réfuter cette théorie d’exhiber un recrutement non teinté d’idéologie dans n’importe quelle discipline.

(Note : le sujet de la discussion n’est pas que les recrutements en sciences politiques sont teintés d’idéologie ou ne le sont pas. Je parle de formes de discours, pas de la vérité de ce qui est dit.)

Pourtant, à l’usage, dans les discussions, c’est le phénomène inverse qui se passe. Quand on objecte, face à de telles assertions générales, que l’on n’a jamais entendu parler de recrutements selon les préférences politiques en informatique ou en chimie, on s’entend dire que « certes bien sûr en sciences exactes, mais ne soyez pas naïf, vous voyez très bien ce que je veux dire ». Il est impossible de vraiment disputer ou réfuter ces affirmations générales.

À l’inverse, une affirmation de portée réduite, en apparence moins réfutable, l’est paradoxalement plus. Par exemple, l’affirmation « le recrutement de M. Dupont en 2018 au poste de professeur des universités à l’Université de Rummidge était motivé par son appartenance à la mouvance bleutiste, à laquelle appartenaient plusieurs membres du comité de sélection » est considérablement plus susceptible de débat contradictoire.

L’apparent paradoxe me semble venir du faible contenu informatif des généralités énoncées. Si celles-ci étaient formulées sous la forme de statistiques, encore serait-il possible de les réfuter par des études statistiques. Elles me semblent relever pour part de la technique rhétorique « de la motte castrale » : on commence par un énoncé en apparence très puissant et général, et on se rabat, alors que celui-ci est mis en difficulté, par des affirmations plus réduites (« mais non bien sûr pas en sciences exactes »), assorties d’étonnement envers la naïveté de l’interlocuteur, qui a compris une assertion universelle comme l’étant vraiment.

Mon approche de ce genre d’affirmations est de demander à l’interlocuteur de préciser sa pensée. Ceci est hélas vite interprété comme de la mauvaise volonté ou du « trolling ». Cette précision me semble pourtant importante, car on finit alors généralement par tomber sur une affirmation factuelle et réfutable. Ainsi, un interlocuteur m’affirmait qu’il y avait au CNRS un nombre considérable de chercheurs en sociologie (il méprisait cette discipline) ; or ce nombre était d’un ou deux ordres de grandeur au-dessus de celui indiqué dans le bilan social de l’établissement.

J’ai déjà lu l’affirmation qu’une pensée confrontable au concret, aux statistiques, aux faits, par opposition aux généralités globalisantes, est plate. Je préfère parfois la platitude.