Suite à la fermeture du compte Twitter de Donald Trump, certains s’émeuvent de l’atteinte ainsi portée à la liberté d’expression.

La liberté d’expression se définit classiquement par l’interdiction faite à l’État, ou aux autres citoyens, d’inquiéter une personne pour l’expression de ses opinions ou d’empêcher cette expression, sauf pour des raisons fortement encadrées :

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi. » (Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, article 10)

Congress shall make no law respecting an establishment of religion, or prohibiting the free exercise thereof; or abridging the freedom of speech, or of the press; or the right of the people peaceably to assemble, and to petition the government for a redress of grievances.” (Premier amendement à la constitution des États-Unis d’Amérique)

Il y a une petite nuance entre les deux formulations : dans la seconde, ce sont explicitement les restrictions étatiques qui sont visées, tandis que la première semble également englober les intimidations par les autres citoyens. En revanche, dans l’un et l’autre cas, la formulation n’implique pas une obligation pour l’État ou des prestataires privés de fournir, a fortiori gratuitement, les moyens de communication.

Il y a bien longtemps, j’assistai au spectacle, assez hallucinant, d’un monsieur venant réclamer à un juge d’instance le droit d’avoir un article sur Wikipédia sur ses propositions linguistiques personnelles en vertu du respect de la liberté d’expression — le quérulent avait d’ailleurs été débouté. N’étant pas juriste, j’ignore si dans d’autres contextes il aurait pu obtenir gain de cause.

Cette vision de la liberté d’expression est peut-être trop restrictive. Dans une acception plus large, on considère que c’est à la société de fournir des moyens garantissant la possibilité effective de s’exprimer. Si une personne, un groupe, un parti, sont bannis par tous les grands prestataires de communication, quelle est leur liberté réelle de s’exprimer ?

Avant l’arrivée de l’Internet grand public, seule une très petite minorité de citoyens avaient la possibilité technique et financière de s’exprimer devant une large audience. Encore maintenant, seule une très petite minorité de citoyens, d’ailleurs pas forcément les plus compétents sur les sujets dont ils traitent, ont accès aux médias de masse. On sourirait de la prétention de quelqu’un faisant un procès à TF1 ou au Monde parce qu’on ne l’invite pas à y tenir rubrique !

L’agaçant dans le combat que certains entendent mener contre la fermeture « autoritaire » des comptes de réseaux sociaux de Donald Trump, c’est que l’on n’a jamais, en général, entendu ces gens défendre la liberté d’expression des citoyens ordinaires. Pire ! Ils ont parfois soutenu des mesures législatives encourageant, voire obligeant, les prestataires Internet à de doter de procédures expéditives pour traiter les propos inconvenants.

La question n’est donc pas dans « le pouvoir exorbitant des GAFAM » à faire taire des gens. Ce pouvoir, les « politiques » l’ont souhaité en incitant et obligeant les prestataires Internet à se doter d’instances de modération sans pour autant prévoir de procédures effectives d’appel ou de réévaluation. Ce n’est pas non plus prendre un bon exemple de menace contre la liberté d’expression que la fermeture du compte d’un politicien factieux, qui a eu toute sa vie accès aux médias et pourrait à tout moment embaucher un prestataire pour monter un nouveau site Web.

La question est celle des moyens effectifs de garantir le pluralisme des idées dans l’arène publique. Or, là encore, et je suis désolé si je suis répétitif, il me semble que ceux qui s’indignent de la fermeture du compte de Donald Trump ne défendent pas le pluralisme des idées, mais plutôt la liberté d’expression de l’élite dont ils font partie. En d’autres termes, peu leur en chaut si le compte Twitter de telle ou telle féministe, de tel ou tel universitaire qui ne passe pas dans les médias, est fermé ; ce qui leur importe, c’est le risque qu’une entreprise (qui plus est américaine et peut-être moins sensible aux jeux parisianistes qu’une entreprise française) ferme leur compte ou celui de leurs semblables.