Les discussions sur le statut de Twitter, Facebook et autres réseaux sociaux, l’idée que des sociétés privées ne devraient pas être en position de trancher des questions de liberté d’expression, m’évoquent d’anciennes discussion sur Wikipédia. Rappelons que ce site est hébergé par une organisation à but non lucratif, Wikimedia Foundation, de statut privé et ne touchant pas de subventions étatiques.

Il y a quinze ans, des Français — certains français aiment bien la notion de service public d’état — disaient qu’un tel service devrait être plutôt géré par exemple par l’Éducation nationale. Je trouvais que c’était une fort mauvaise idée ; peut-être que mon explication de cela est de portée plus vaste, d’où ce billet.

L’intervention politique

Les programmes scolaires sont l’objet de jeux politiques : ceux d’économie sont alternativement présentés comme faisant une part insuffisante au « social », ou au contraire lui faisant une part trop grande ; ceux de français font l’objet d’âpres discussion pour savoir si l’on devrait mettre moins d’œuvres des grands auteurs habituels et plus d’œuvres d’auteurs moins représentés, femmes notamment ; ceux d’histoire devraient, selon certains, être transformés pour raconter un « roman national ». Ces jeux impliquent des essayistes, des politiciens, des élus, des éditorialistes.

Je pense donc fort probable qu’une Wikipédia publique ferait l’objet de pressions politiques fréquentes pour que les articles sur tel sujet soient orientés de telle façon, que telle biographie mentionne ou ne mentionne pas tel fait. N’importe quel sujet s’y prête : l’article sur telle ville ne mettrait pas en valeur suffisamment les monuments de celle-ci, celui sur un produit agricole ne mettrait pas assez en valeur telle appellation d’origine, celui sur tel développement technologique parlerait trop ou pas assez d’éventuels dangers, etc. Tout serait potentiellement prétexte à polémique.

De quel pays ?

Une erreur fréquemment répétée était que fr.wikipedia.org désignait Wikipédia pour la France, alors qu’il s’agit de Wikipédia en français (fr est le code ISO 639-1 de la langue française, de même qu’en est celle de l’anglais). Il serait probablement très difficile pour les francophones non-français d’admettre qu’un tel site soit sous contrôle du Gouvernement français.

Par ailleurs, lorsqu’une publication est plus ou moins sous la tutelle d’un état, ce qui y est écrit peut être présenté comme le point de vue officiel de cet état, ce qui serait susceptible de poser des problèmes de relations internationales. Par exemple, certains articles de Wikipédia mécontentaient des gens dans certains pays, et certains gouvernements ont même bloqué l’accès au site ou à certaines pages ; s’il s’était agi d’un site officiel français, il aurait pu y avoir des manifestations contre les intérêts français. Les récentes manifestations contre la France au motif qu’Emmanuel Macron a évoqués les caricatures de Charlie Hebdo devraient nous avertir des risques.

La bureaucratie

J’avais à l’époque discuté avec un groupe de personnes intéressées à la mise en place d’un wiki pour des échanges entre professionnels. Sans aucune expérience du fonctionnement de ces sites, ils partaient sur un système de comité éditorial, avec validation des publications. En effet, disaient-ils, il convenait d’éviter d’éventuels « dérapages » ; mais ils étaient incapables d’expliciter en quoi ces « dérapages » auraient consisté.

Au même colloque, des intervenants travaillant dans un organisme public m’avaient expliqué le processus de publication sur le site officiel de l’organisme. En théorie, il fallait faire approuver chaque publication par un comité (ou la direction, je ne sais plus), processus tellement compliqué qu’on ne le faisait pas. Si j’ai bien compris, ensuite, on s’« arrangeait ».

Ceci illustre bien certains phénomènes de l’administration française :

  • En parfaite ignorance des modalités du terrain, des éventuels problèmes et des questions à régler, des personnels définissent une procédure lourde et inapplicable en pratique.

  • La lourdeur de cette procédure est justifiée par des possibilités de dérapages ou d’abus, sans pour autant qu’on ne procède à une analyse pour savoir si la procédure aurait un effet sensible en la matière, et surtout à évaluer si sa lourdeur n’a pas des conséquences pires.

  • Cette procédure décourage les employés. Dans certains cas, on va donc encourager officieusement ceux-ci à ne pas appliquer la procédure officielle (« ne soyez pas plus royaliste que le roi ») et à s’arranger. Dans d’autres cas, l’action sera paralysée.

Enfin, tout ceci n’empêche pas qu’en bout de chaîne, chaque chef de service, voire chaque employé à qui est dévolu une part d’autorité, peut être tenté de rajouter ses règles personnelles et exigences arbitraires.

Autant dire qu’une Wikipédia gérée à cette sauce cumulerait probablement la lourdeur bureaucratique (tout doit être signé, tamponné, par plusieurs échelons) et l’arbitraire. Si en plus on voulait s’inspirer de l’université, il faudrait rajouter par-dessus tout cela des votes de conseils (sauf sur les enjeux importants, qui seraient décidés d’en haut).

Un service public ?

Pour toutes ces raisons, je me demande ce qu’entendent celles et ceux qui disent que des réseaux sociaux, ou d’autres sites, devraient devenir des services publics. De quels états ? Aurions-nous aimé, par exemple, utiliser un réseau social géré par l’administration Trump et faisant appliquer les lubies du président ou de ses soutiens parlementaires ? Avec quelles procédures ?