Un classique de la réflexion politique dans certains milieux qui se considèrent avancés est de prétendre révéler des agissements mystérieux, connivences, et relations cachées diverses. Permettez quelques anecdotes personnelles.

Il y a une douzaine d’années, j’intervenais beaucoup sur Wikipédia. À ce titre, j’avais quelque peu neutralisé un compte-rendu assez… orienté de certains événements à l’École normale supérieure. Un ancien élève de cet établissement (enseignant d’histoire en lycée, je crois) avait doctement expliqué que je devais certainement ma place de chercheur dans un laboratoire hébergé dans cet établissement à la protection de sa directrice, à qui j’étais donc redevable. Cela était bien entendu ridicule (les nominations de chercheurs du CNRS ne se passent pas comme cela), mais c’était sans doute crédible dans l’esprit de gens éloignés du monde de la recherche.

À la même époque, j’avais enlevé de la biographie d’Alain Finkielkraut le qualificatif de « journaliste d’extrême droite ». Je ne sais pas comment qualifier l’activité médiatique d’Alain Finkielkraut, mais il ne s’agit certainement pas de journalisme… quant à la qualification d’extrême-droite, il n’y avait pas de sources pour cela. Certains, relevant qu’Alain Finkielkraut et moi étions tous deux enseignants à l’École polytechnique, en ont conclu que je le connaissais et que c’est pour cela que je le protégeais. (Bien entendu, il y a une certaine naïveté à penser que parce que deux personnes sont enseignantes dans deux départements différents du même établissement, elles se connaissent forcément… je n’ai vu Alain Finkielkraut en personne qu’une fois.)

Plus récemment, des gens protestaient contre la tenue d’un colloque sur Frontex au rez-de-chaussée du bâtiment où est situé mon laboratoire. Des tracts distribués prétendaient établir un lien entre ce colloque et les occupants des étages du bâtiment, censés y établir des contacts juteux. Le bâtiment lui-même y étant qualifié d’ultra-sécurisé. Bref, le complexe militaro-industriel se disposait à vendre de la haute technologie pour tirer sur les réfugiés africains, ou quelque chose comme cela ! La vérité était que les salles du rez-de-chaussée sont utilisables par n’importe quel laboratoire universitaire, ici des juristes, sans que les laboratoires situés dans les étages ne soient consultés ou invités au colloque; par ailleurs, rien de ce qui est fait dans mon laboratoire n’intéresse directement une agence de garde-frontières. Quant au bâtiment «ultra-sécurisé», il ne l'est pas plus que n'importe quel immeuble de bureau dont on veut éviter qu'il soit cambriolé.

Je me demande combien de mystérieuses connivences révélées ici ou là ne sont que pareilles baudruches.