Je lis parfois que les politiques et les journalistes se tourneraient vers des non-spécialistes parce que les spécialistes universitaires (au sens large, y compris CNRS etc.) manquent de réactivité. Je comprends que lorsqu'on est pressé par le temps, les délais sont pénibles, mais je voudrais ici expliquer la situation dans lesquelles sont les chercheurs.

Disponibilité à court terme

Rappelons quelques faits. Un universitaire doit assurer des enseignements et l'administration de ceux-ci (jurys, etc.). On peut annuler un cours en dernière minute pour une raison de force majeure (maladie etc.) mais cela cause des problèmes en chaîne. Un emploi du temps de maître de conférence ou de professeur des universités, c'est plein de boîtes « visioconférence Blabla », « réunion XX », « cours YYY », « td ZZZ » sur toute la semaine, parfois qui se chevauchent. Il est donc difficile de caser des sollicitations à très court terme.

Par ailleurs, la plupart des universitaires français ne sont pas à Paris. Or, certains interlocuteurs supposent non seulement que l'universitaire est disponible, mais qu'il peut se rendre à Paris. Depuis Grenoble, c'est trois heures de TGV, et, suivant l'horaire, prévoir une nuitée. Cela suppose d'éventuellement prévoir une garde d'enfant. Ce n'est pas rien.

Un universitaire, un chercheur, doit respecter les règles de la fonction publique. Un déplacement professionnel fait l'objet d'un ordre de mission (à obtenir au préalable et validé par des responsables). L'achat d'un billet de train ou d'avion suppose d'avoir un budget pour cela, et validation par le responsable du budget. Le fonctionnaire qui achète son billet de train lui-même s'expose à ne pas être remboursé, car les achats doivent normalement passer par la plate-forme détentrice du marché public.

Par ailleurs, la plupart des budgets auxquels un universitaire a accès sont « fléchés » pour des activités de recherche identifiées. On ne peut pas imputer dessus des frais de déplacement pour une activité sans rapport (sinon, risque de blocage par les services administratifs, et si pas de blocage, risque de redressement par l'agence qui a financé). Bref, si vous voulez qu'un universitaire se déplace, il faut prendre en charge ses frais de déplacement.

Le personnel CNRS a certes en général un emploi du temps moins « mité » par des activités non déplaçables que les enseignants-chercheurs, mais, dès que l'on a un peu de responsabilités ou un peu d'enseignement complémentaire, les contraintes arrivent aussi.

Disponibilité à plus long terme

Un chercheur ou enseignant-chercheur a en général un programme de recherche plus ou moins fixé d'avance, notamment s'il a demandé des moyens pour celui-ci. Si, par exemple, je me suis engagé auprès du Conseil européen de la recherche a dédier au moins X% de mon temps de recherche à un projet, je ne peux pas ensuite sans ennuis dire « ah finalement non on m'a demandé de faire un truc plus urgent ». Cela peut choquer ceux qui ont une conception du chercheur comme très libre de son objet de recherche. Cela a sans doute existé, avant que l'on n'étende le système du financement par projet, où l'on accorde des budgets pour des activités délimitées des années à l'avance et où il faut justifier que les dépenses avaient un rapport avec le projet.

Les obligations sont multiples. Quand on encadre des doctorants (je sais bien que cette notion varie beaucoup), on ne peut pas se permettre de dire « je plaque tout j'ai une mission urgente ». Quand on est, c'est mon cas actuellement, en période de rendu de rapport à l'HCERES (l'autorité d'inspection et d'évaluation des organismes de recherche et d'enseignement supérieur), on doit s'occuper du dit rapport. Etc.

Globalement, le temps sur lequel un chercheur ou, pire, un enseignant-chercheur, peut se livrer à des activités imprévues, est limité.