Dans mon billet précédent j’ai évoqué le plagiat de généralités introductives, qui présentent un domaine, une technologie, une application, mais je n’ai pas évoqué le plagiat du contenu scientifique proprement dit.

Les articles sur le plagiat, notamment en lettres, sciences humaines et sociales, évoquent le « copier-coller » : des mémoires, des thèses, des articles, des livres, qui reprennent verbatim du texte publié ailleurs, sans qu’il ne s’agisse de citations dûment attribuées aux auteurs du texte original. Cela m’étonnait, car le copier-coller est facilement détectable par de simples recherches informatiques, il existe même des logiciels spéciaux pour cela (tels que Compilatio).

Toutefois, ces logiciels, en général, ne détectent que les plagiats de documents disponibles en ligne (ou fournis dans une base de documents privée, par exemple les mémoires publiés les années précédentes dans la même université) ; ils ne détectent pas les plagiats de documents publiés uniquement sous forme papier, ou uniquement disponible derrière des paywalls. Par ailleurs, même si ces logiciels existent, encore faut-il qu’ils soient utilisés. Si leur usage est maintenant obligatoire à la soumission d’une thèse dans certaines universités (dont la COMUE Université Grenoble Alpes), ce n’est pas le cas partout… et par ailleurs je ne les ai jamais utilisés lorsque j’évaluais des articles pour des revues ou des conférences, peut-être à tort.

Le copier-coller, facilement détectable par des moyens automatisés, est risqué. Aussi le plagiaire un peu moins naïf prendra soin de paraphraser le texte avec plus ou moins de servilité. J’ignore d’ailleurs à quel point d’éloignement du texte d’origine on ne peut plus parler de plagiat au sens usuel du terme, et où la justice jugerait qu’il ne s’agit plus d’une contrefaçon.

Dans le cas des publications scientifiques, il y a une autre forme de plagiat : le plagiat d’idées. Il s’agit de reprendre sciemment des idées d’autres personnes et de les faire passer pour siennes, sans pour autant reprendre des textes. Il ne s’agit alors plus d’une contrefaçon au sens du droit d’auteur, puisque les idées sont de libre parcours.

Relevons tout d’abord qu’il arrive souvent que les mêmes idées soient publiées par des auteurs différents en toute bonne foi. Le volume des publications scientifiques est considérable, on ne peut pas avoir tout lu sur un sujet. De plus la communauté scientifique est morcelée en disciplines, sous-disciplines et thématiques, de sorte que ce qui porte un nom et est expliqué dans un certain formalisme dans une thématique de recherche peut porter un autre nom et être expliqué autrement dans une autre thématique. J’ai assisté à des colloques dont le but était justement d’obtenir que des chercheurs de deux thématiques puissent se parler et se comprendre, et parfois on découvrait qu’un procédé utilisé dans un domaine était au fond le même que celui décrit sous un autre nom dans un autre domaine !

À d’autres époques, les barrières de langues ont également joué : un chercheur soviétique publiant en russe n’était pas forcément au courant de ce que des Canadiens publiaient en anglais, et vice-versa. (Il y avait d’ailleurs quand j’étais étudiant des rumeurs selon lesquelles des chercheurs occidentaux comprenant le Russe faisaient carrière en republiant des idées théoriques trouvées dans des comptes-rendus de l’époque soviétique ; je n’ai aucune idée de si cela est arrivé.)

Dans ces conditions, il est très possible pour des auteurs peu scrupuleux de prendre des idées déjà publiées et de les reprendre sous un autre nom et dans un autre formalisme. Pour prendre un exemple concret, un de mes travaux récents peut aussi bien être expliqué dans un formalisme de transformation de formules logiques que dans un formalisme d’interprétation abstraite, qui au fond veulent dire la même chose mais qui seront superficiellement différents ; à mon avis, deux auteurs différents auraient pu publier cette même idée sous ces deux formes et on ne s’en serait pas rendu compte, ou du moins seulement après réflexion. Qui plus est, il est toujours possible de plaider l’ignorance des travaux précédents, surtout avec les différences de vocabulaire et de formalisme !

La pire forme de plagiat d’idées dont j’ai eu vent m’a été rapporté par un chercheur, qui avait assisté à la scène suivante chez un « ponte » du domaine. Le mandarin, dans un comité éditorial, donnait à évaluer un article à un de ses doctorants en lui donnant comme consigne de le rejeter, mais de reprendre les idées pour les implanter et les publier. Des collègues, dans d’autres disciplines, ont évoqué le cas d’idées dans des demandes de financements, dont l’évaluation est en théorie confidentielle : les demandes ont été rejetées, mais les idées exploitées par d’autres.

Il est d’ailleurs parfois bon d’être prudent quand on discute d’idées non publiées avec des collègues. J’ai tendance à être plutôt ouvert et à dire sur quoi je travaille, mais cela n’est pas forcément une bonne idée. Des collègues qui avaient un peu trop bavardé en conférence ont eu la surprise de voir leurs idées publiées par leur interlocuteur ! Mon avis serait de se méfier de collègues qui posent beaucoup de questions sur les travaux en cours, mais sont évasifs concernant ce qu’ils font à ce sujet.