Dans la recherche scientifique, nous avons souvent à nous préoccuper de conflits d’intérêts. On pense évidemment à ceux des chercheurs qui travaillent sur un sujet tel que les produits pharmaceutiques, les pesticides, etc., où il y aurait intérêt à biaiser les résultats des études en faveur de tel ou tel industriel qui financerait les recherches, ou emploierait par ailleurs le chercheur comme consultant (on en trouve facilement des exemples dans l’actualité). Dans mon domaine de recherche, ces problèmes ne se posent guère. En revanche, se pose souvent le problème des conflits d’intérêts lorsqu’il s’agit d’évaluer leurs collègues ou leurs travaux.

Les travaux scientifiques sont évalués avant leur publication en revues, comptes-rendus de conférence, ou ouvrages, du moins chez les éditeurs scientifiques sérieux : le travail répond-il aux standards de qualité de sa discipline ? Quant aux scientifiques (au sens large, j’inclus les universitaires de toute discipline), ils sont évalués, à divers points de leur carrière. Les évaluateurs sont, habituellement, des scientifiques plus ou moins du même domaine (pour évaluer une publication très technique, on prendra des spécialistes, alors que pour évaluer une carrière on pourra prendre des évaluateurs plus loin thématiquement). Fatalement, ces évaluateurs connaissent parfois les auteurs des articles, les candidats aux promotions. Certains critiquent d’ailleurs un fonctionnement « par cooptation » ; mais il est difficile de faire autrement : pour évaluer quelqu’un pour un poste en France, avec un dossier en français et dans le contexte particulier de l’enseignement supérieur et la recherche français, en général il faut un français du même domaine, qui n’est pas si vaste.

Il se pose donc des conflits d’intérêts. Voici donc comment je gère ceux-ci quand c’est moi l’évaluateur.

Le malaise

Il m’est arrivé que l’on me demande de rédiger un rapport sur le dossier d’une personne que j’apprécie beaucoup. Je ne rentrais dans aucune des conditions que l’organisme commanditaire de l’évaluation considérait comme constituant un conflit d’intérêts, et pourtant je me sentais mal à l’aise. Je fis ce travail mais in fine j’aurais préféré que cela fût quelqu’un d’autre.

Premier critère pour moi : je peux refuser une évaluation, même si je ne rentre dans aucun cas officiel de conflit d’intérêts, si celle-ci me met mal à l’aise d’une façon ou d’une autre.

(Par ailleurs, je me suis retrouvé à devoir donner mon avis sur la candidature de quelqu’un dont j’appréciais humainement la compagnie, mais dont la compétence ne me paraissait pas suffisante pour le poste. Cette personne, l’ayant appris, m’en a par la suite durablement voulu. Ce genre de problèmes est également à prendre en compte.)

L’apparence du favoritisme

Imaginons que j’évalue un dossier sans éprouver d’inconfort en le faisant, que je ne rentre dans aucun des cas de conflit d’intérêts identifiés par le commanditaire de l’évaluation. Je risque cependant, dans certains cas, que certains se fassent la réflexion que j’aurais agi par favoritisme ou, au contraire, inimité, s’il y avait entre moi et la personne à évaluer des liens, réels ou supposés, positifs ou négatifs, remettant en cause mon objectivité.

Second critère : éviter ce qui pourrait donner lieu à mauvaise interprétation.

Les critères du commanditaire

Certains commanditaires d’évaluation ont une liste officielle de critères signalant un conflit d’intérêt (par exemple, avoir été directeur de thèse du candidat, avoir co-signé une publication avec lui pendant les 3 dernières années...) ; d’autres non. Dans tous les cas, si j’estime avoir un conflit d’intérêts (réel ou potentiel), j’explique les faits au commanditaire et je le laisse estimer si ceux-ci constituent ou non un conflit d’intérêts en son sens. En effet, je n’ai pas à me substituer à lui en ce qui concerne la politique de son organisme, de son éditeur, de sa revue…

Ainsi, dans ce domaine comme dans d’autres, je sépare bien ce qui relève d’une éthique personnelle (qui, en l’espèce, relève plus du désir d’éviter des situations inconfortables que d’un questionnement purement moral) de ce qui relève d’une question de politique des organismes ou des publications, où je laisse la décision à ceux qui en ont la responsabilité.