Je lis régulièrement des articles (dans la presse, sur des blogs, des sites associatifs, sur Twitter…) évoquant les « galères » des doctorants, la difficulté à trouver un emploi ensuite, le nombre de postes insuffisants dans l’enseignement supérieur et la recherche publiques. Il me semble que ces discours gagneraient souvent à mieux cibler les domaines concernés (les difficultés ne sont pas les mêmes partout) et à donner le contexte d’interprétation (ce qui éviterait certaines conclusions hâtives).

Il y a actuellement en général un nombre élevé de candidats par poste de chercheur ou d’enseignant-chercheur ouvert au concours. Ce nombre varie suivant les disciplines. Certains en concluent que certaines disciplines sont très bien dotées et qu’il y est « facile » d’obtenir un poste. Il convient de nuancer ces propos.

Dans certaines disciplines de « sciences exactes », une bonne proportion de jeunes docteurs ne candidate pas aux emplois d’(enseignant-)chercheurs publics ; parfois ils passent par sécurité la qualification de maître de conférence, mais ne candidatent pas ensuite, ou encore candidatent « mollement » ; en cas d’échec, ils ne réessayent pas forcément. Ils vont travailler dans des entreprises privées. À l’opposé, dans d’autres disciplines, les jeunes docteurs candidatent, et après un échec candidatent à nouveau, éventuellement depuis des postes d’enseignants dans le secondaire. Il me paraît délicat de conclure que telle ou telle discipline est plus « difficile » qu’une autre.

Ce constat pourrait (j’emploie le conditionnel car bien évidemment il faudrait le vérifier) expliquer le paradoxe que dans les sciences humaines et sociales, réputées disciplines où il est très difficile d’obtenir un poste, le ratio du nombre de qualifiés aux fonctions de maîtres de conférence sur le nombre de postes ouverts est comparable à celui en informatique (que certains jugent discipline facile), tandis que le nombre de candidats par poste ouvert est supérieur. Il est possible que cela soit tout bonnement dû à ce qu’en informatique de nombreux jeunes docteurs passent la qualification par sécurité sans candidater, ou en candidatant peu, et en tout cas ne s’obstinent pas ensuite.

En ce qui me concerne, j’ai eu jusqu’à présent trois doctorants qui ont soutenu. Sur les trois, l’un travaille maintenant chez Apple (dans la Silicon Valley), un autre chez Grammatech (également aux États-Unis), le troisième chez Clustree (en France). Seul l’un des trois a candidaté à un poste de maître de conférence, et encore n’a-t-il candidaté qu’à un poste et, j’en ai l’impression, sans trop y croire. L’un fait maintenant des choses sans rapport avec sa thèse (si ce n’est qu’il s’agit d’informatique et qu’on y utilise les mêmes mathématiques de base), un autre des choses en rapport avec sa thèse mais plus « appliquées ». Je soupçonne qu’en informatique, tout docteur sachant programmer et qui cherche un emploi un peu sérieusement en trouve un très rapidement — il me semble que les doctorants de notre laboratoire qui abandonnent des thèses trouvent également très vite un emploi.

Il me semble heureux que ces jeunes docteurs trouvent des emplois dans l’industrie. En effet, en raisonnant globalement, il n’y a besoin que d’un jeune chercheur pour me remplacer, quand je quitterai mon poste. Pourtant, en moyenne, chaque chercheur ou enseignant-chercheur encadre bien plus de doctorants qu’un seul ; ce qui veut dire que, même avec une politique d’enseignement supérieure et de recherche ambitieuse et sans austérité, la très grande majorité des jeunes docteurs doivent chercher des emplois en dehors de la recherche publique (il y a peut être des exceptions localisées, avec des recrutements massifs dans certaines disciplines ou thématiques « à la mode », mais on ne peut en faire une règle générale). Aucune société, fût-elle amoureuse des sciences comme le fut feue l’Union soviétique, ne pourrait soutenir une inflation exponentielle des emplois scientifiques.

La clef du problème me semble donc être, encore une fois, les débouchés en dehors de l’enseignement supérieur et de la recherche publique. En tout état de cause, il faudrait éviter les constats globaux, alors qu’il s’agit de questions à aborder par discipline, voire sous-discipline.