On connaît la pratique de l’article canular dans les revues scientifiques. Le scénario est toujours un peu le même :

  1. Un article dénué de sens mais qui respecte superficiellement les canons d’un domaine scientifique (présentation, vocabulaire, bibliographie, formules mathématiques le cas échéant…) est soumis à une revue ou conférence.

  2. L’article est accepté, ce qui laisse supposer qu’il n’a pas été soumis à la relecture d’experts (ou que leurs avis ont été totalement ignorés).

  3. Les auteurs de l’article informent le public ; parfois les médias reprennent l’information. Des conclusions sont éventuellement tirées, à plus ou moins bon escient, sur la scientificité du domaine scientifique concerné ou sur le sérieux d’un mode d’édition.

Je ne prétends pas ici fournir un historique du genre, et me limiterai donc à quelques faits marquants.

Le canular le plus célèbre de ce genre est sans doute celui du mathématicien et physicien Alan Sokal en 1996, débouchant sur « l'affaire Sokal ». En 2005, des chercheurs en informatique du Massachusetts Institute of Technology font accepter à une conférence un article généré automatiquement, aléatoirement et totalement dénué de sens. Leur logiciel SCIgen est modifié et adapté et d’autres font accepter des articles similaires. En 2013, un journaliste de la revue Science piège un bon nombre de revues avec un article de biologie bidonné. En 2015, des sociologues du Carnet Zilsel font accepter un article ridicule, signé d’un québécois fictif nommé Jean-Pierre Tremblay, à une revue de sociologie française.

Je pense que, malheureusement, une bonne partie des commentaires sur ces canulars mélangent des choses qui ne le devraient pas.

SCIgen visait des conférences qui étaient largement connues des scientifiques du domaine comme étant bidon (ce qu’on appelle parfois conférences prédatrices). En résumé, des gens organisaient des conférences dans des lieux touristiquement intéressants (par exemple : Orlando, Floride), mais acceptaient comme intervenants n’importe qui à condition que celui-ci règle les frais d’inscription, alors qu’une conférence scientifique respectable les sélectionne (soit par invitation, soit par appel à soumission d’un résumé voire d’un article complet). Ce canular a eu le mérite de confirmer publiquement des soupçons très largement partagés. En revanche, il ne dit rien sur le sérieux des champs scientifiques concernés, vu que ces conférences sont très largement rejetées par les acteurs de ces champs.

Sokal visait une revue (Social Text) éditée par les presses d’une grande université américaine et avec un comité éditorial apparemment respectable. Le canular Tremblay visait une revue, Sociétés, fondée et longtemps dirigée par Michel Maffesoli, sociologue français parvenu jusqu’au plus haut grade de la hiérarchie universitaire. Il y a là une certaine légitimité pour une discussion sur le sérieux d’une revue, d’une école de pensée, bien qu’évidemment il soit périlleux de conclure sur une unique expérience (une expérience statistiquement significative supposerait probablement un effort considérable, tandis que les canulars Sokal et Tremblay relevaient d’une sorte de hobby).

Certaines expériences menées visaient des revues Open Access dont le modèle économique repose exclusivement sur les frais de publication. Ces revues ont donc avantage, pour dégager du profit, à publier le plus d’articles, et certaines ne contrôlent pas ce qu’elles publient. Là encore, rien qui ne soit déjà fortement soupçonné : il existe de multiples signes qui incitent à la méfiance…

Plus que les expériences en elles-mêmes, ce qui paraît discutable ce sont les conséquences que certains prétendent en tirer. Qu’il soit possible d’obtenir de parler dans une conférence d’informatique non reconnue par les informaticiens ne permet pas de déduire grand-chose de l’informatique. Qu’il soit possible de publier des âneries dans certaines revues Open Access ne permet de conclure que l’ensemble des revues Open Access manquent de sérieux ; tout au plus qu’il faut être vigilant et attentif au comité éditorial et à son fonctionnement. Qu’il soit possible de publier des textes dénués de sens dans des revues de sociologie ou d’études de genre ne permet pas de conclure que la sociologie ou les études de genre sont des pseudo-sciences ; tout au plus d’avoir des soupçons sur certaines « chapelles » et sur les mécanismes qui ont permis leur installation. Peut-être l’occasion d’études de sociologie des sciences sociales ?