L'ouvrage de Céline Alvarez les Lois naturelles de l'Enfant agace beaucoup dans les milieux de l'éducation. Xavier Molénat a publié sur Twitter une série de remarques et d'extraits, dont celui-ci :

« La première année, malgré l'absence de cadrage institutionnel officiel, le cabinet du ministre et l'académie ont autorisé les tests visant à mesurer les progrès des enfants. Ces derniers ont été réalisés par le CNRS de Grenoble. »

L'ouvrage ne cite cependant pas de rapport ou d'article émanant des chercheurs impliqués dans ces « tests ». Cela ne convient pas à Xavier Molénat, et ne me convient pas non plus. Voyons pourquoi.

Mme Alvarez entend convaincre le lecteur du bien-fondé de certaines thèses en matière d'éducation. Pour cela, elle présente des arguments, dont les résultats de ces fameux tests. Le lecteur est donc censé pouvoir examiner ces arguments. Or, ici, justement, il ne le peut pas.

Que sait le lecteur de ces fameux « tests » ? Qu'ils ont été réalisés par « le CNRS de Grenoble ». C'est vague… Dans quel laboratoire du CNRS à Grenoble ? Par quels chercheurs ? Mystère. S'agit-il du Laboratoire de Psychologie et NeuroCognition (LPNC) ? Celui-ci compte de l'ordre de 50 chercheurs et enseignants-chercheurs « permanents », plus des personnels en contrats temporaires… lesquels étaient impliqués ? Dans quels document ont-ils décrit ces tests et leurs résultats ? Nous n'en savons rien.

Si l'on invoque une étude du CNRS, et non les théories du beau-frère de la coiffeuse, c'est que l'on a une certaine prétention de scientificité. Or, la bonne pratique scientifique est de présenter ses résultats de façon à ce qu'on puisse les critiquer — au sens qu'il doit être possible d'avoir un débat sur les faits et les méthodes. Une étude expérimentale doit décrire précisément ce que l'on entendait mesurer et comment ; car il est toujours possible que les méthodes utilisées laissent prise à des biais, des erreurs, qu'elles n'écartent pas certains facteurs.

Critiquer une méthodologie expérimentale, cela n'est pas dire que les chercheurs ont menti. Il est possible de commettre de bonne foi des imprécisions voire des erreurs : on n'avait pas pensé à un facteur, on n'était pas informé de telle ou telle particularité, on maîtrise mal les statistiques, on a mal compris un travail antérieur, etc. De même, critiquer l'absence d'une référence précise, ce n'est pas insinuer que Mme Alvarez ait inventé ces « tests ». Simplement, les résultats de ceux-ci pourraient ne pas avoir la portée qu'elle leur attribue, et ce même alors qu'elle serait de parfaite bonne foi.

Pour toutes ces raisons, la pratique normale dans les écrits scientifiques est de citer précisément les études sur lesquelles on s'appuie (nom des auteurs, titre, éditeur, etc.). Les références du type « une étude américaine » ou « des expériences de l'INSERM », sans plus de précision, relèvent plutôt de la pratique journalistique. De telles références visent souvent à impressionner le lecteur — on précisera par exemple que le CNRS ou le Massachusetts Institute of Technology sont des organismes prestigieux

Je n'ai pas lu l'ouvrage, et il est périlleux de tirer des conclusions larges de ce qui pourrait être une maladresse isolée. Toutefois, pour reprendre des distinctions de philosophie de terminale, celle-ci donne la désagréable impression qu'il s'agit de persuader le lecteur plus que de le convaincre.

PS : Il y a par ailleurs une certaine incorrection, un certain manque de courtoisie, à ne pas nommer les auteurs d'une étude scientifique. Il s'agit là non seulement de rendre hommage à un travail (comme pour les techniciens au générique d'un film), mais aussi à la réflexion qu'il y a derrière — je doute que ces « tests » aient le caractère standardisé et automatisable d'un test de groupe sanguin. Sauf dans de rares cas, une étude réalisée par un organisme comme le CNRS n'est d'ailleurs pas publiée comme la position de l'organisme, mais comme le travail de chercheurs désignés nommément, et qui engagent d'ailleurs leur réputation.

PS² : On m'a accusé, sur un réseau social, de répandre de « vagues allégations brouillant la communication » sur un « sujet essentiel » par une « critique sans intérêt et dénuée de bienveillance ».

Ma position est simple : il faut choisir. Si l'on écrit en se parant du prestige de la science et de ses institutions (références aux neurosciences, études par des IRM, mention d'organismes prestigieux comme le CNRS ou le Collège de France), il faut jouer le jeu scientifique, c'est-à-dire que l'on doit donner au lecteur les éléments de réflexion, par une référence précise des travaux concernés. À l'oral, bien sûr, ce n'est pas toujours possible, mais lorsqu'on rédige un ouvrage on peut, on doit, faire l'effort.

La bienveillance, en la matière, serait de ne pas critiquer trop vertement, et surtout pas en public, un travail d'étudiant qui ne citerait pas correctement ses sources — ce serait reprocher à l'étudiant de ne pas avoir déjà acquis une compétence qu'il est justement censé acquérir en faisant un travail de recherche. En revanche, je ne vois pas pourquoi on devrait étendre cette licence à une personne qui s'expose dans l'arène publique en publiant un ouvrage se voulant sérieux.

Ce n'est pas rendre service au public que de laisser passer ce genre de références incorrectes aux travaux scientifiques. À ce sujet, je trouve très significatif que l'on m'accuse de « brouiller la communication »... Est-ce à dire que sur ce sujet on « communique » plutôt que l'on ne cherche à fournir une information précise ?