Puisque les conseils aux doctorants de mon billet précédent ont suscité un certain intérêt, je poursuis ici par des mises en garde en ce qui concerne les choix de sujets de thèse et d'encadrants. Là encore, mon message est que les doctorants doivent bien analyser la portée de ce qu'on leur dit ; et là encore je vais partir de propos discutables que j'ai entendus ou que l'on m'a rapportés.

Un premier exemple. Jeune chercheur, j'ai entendu des étudiants m'expliquer qu'on les avait dissuadés d'aller en stage de master (ou était-ce encore DEA ?) avec un chercheur parce que celui-ci, n'étant pas titulaire de l'habilitation à diriger les recherches, ne pourrait de toute façon pas prendre d'étudiant en thèse ensuite. On leur avait également laissé entendre qu'il y aurait des postes de chercheur à prendre après la thèse dans une autre thématique.

Tout d'abord, s'il est effectivement exact qu'en général, on ne peut pas diriger de thèse sans habilitation à diriger les recherches, il est très courant dans ma discipline que les jeunes chercheurs sans habilitation puissent encadrer des thèses, que ce soit comme co-encadrants au côté d'un directeur de thèse (cette position de co-encadrant est officielle dans l'école doctorale dont je dépends), ou via une dispense. Bref, information au mieux inexacte, au pire trompeuse.

Ensuite, il est proprement choquant qu'on fasse miroiter des postes à de futurs doctorants.

Tout d'abord, lorsqu'on discute de postes de chercheurs ou d'enseignants chercheurs avec des étudiants en master, cela veut dire qu'on se pose 4, 5, 6, 7 ans avant le concours qui les recrutera. Or, il est impossible de savoir autant à l'avance quelle sera la politique nationale de recrutement. Celle-ci dépend en effet de l'orientation politique du gouvernement en place, de la conjoncture économique (recettes fiscales), et de nombreux autres facteurs. Que l'on songe, par exemple, que les récents attentats ont déterminé une réorientation de budgets vers la sécurité… Outre ces aspects globaux, il peut y avoir de bonnes comme de mauvaises nouvelles dans une discipline ; par exemple, vers 2002 il y a eu un nombre inhabituellement élevé de recrutements de chargés de recherche en informatique… qui l'aurait prévu en 1996 ?

Par ailleurs, il est périlleux de prétendre prédire que telle thématique sera à la mode et qu'il y aura donc des postes. Les modes vont et viennent, parfois selon les lubies perspectives visionnaires de tel ou tel décideur. De plus, si un sujet est « à la mode » au point d'attirer de nombreux étudiants, cela veut dire qu'il y aura certes beaucoup de places, mais aussi beaucoup de candidats. Par exemple, actuellement, le « big data » est à la mode (sur une promotion de 500 polytechniciens, 320 suivent le cours de deuxième année dessus !), et on recrute en effet beaucoup sur ce sujet, mais quelle sera la situation quand tous les étudiants formés sur ce thème auront soutenu ? J'ai bien l'impression que pour profiter d'une mode, il faut être dans le sujet avant justement qu'il ne soit à la mode et que tout le monde arrive dessus...

Un second exemple. On voit des jeunes docteurs se lamenter en disant, en substance

« Je ne comprends pas, tout le monde me dit que mon sujet est fondamental et ma thèse très intéressante, on m'invite dans des séminaires, et on ne me recrute pas. C'est injuste. »

Première remarque. Il ne coûte rien de dire à quelqu'un que sa thèse est intéressante et de l'inviter dans des séminaires — surtout si dans la même ville, en l'absence de frais de mission. Par comparaison, les postes sont des ressources très rares et coûteuses (un chercheur débutant coûte de l'ordre de 50000€ par an au CNRS simplement en salaires et cotisations diverses). La question n'est donc pas de savoir si les gens trouvent une thèse ou un sujet important, mais plutôt de savoir s'ils le trouvent suffisamment important pour lui consacrer un poste.

Au sujet de l'intérêt du sujet de thèse, je voudrais également mettre en garde les étudiants contre l'« effet de loupe » que provoque parfois la recherche. De nombreux chercheurs ou étudiants-chercheurs attribuent à leur sujet d'étude un intérêt bien plus important que ce que lui accorde la communauté scientifique en général (et ne parlons pas de la population). Ceci peut amener à des incompréhensions.

Deuxième remarque. L'intérêt intrinsèque d'un sujet de recherche n'est pas tout, il y a aussi d'autres aspects, comme l'intégration à un département ou un laboratoire — par exemple, on n'a pas forcément envie de recruter quelqu'un qui serait isolé sur une thématique en marge.

Mon propos n'est évidemment pas de dégoûter les étudiants, mais de les aider à avoir un choix éclairé avant un engagement sur plusieurs années. Je rappelle que, structurellement, la grande majorité des docteurs ne peut avoir de poste dans la recherche « académique », et que donc de nombreuses personnes formées à la recherche sur des sujets passionnants devront faire autre chose ensuite…

Finissons par quelques conseils concrets. Renseignez-vous sur votre sujet, sur votre directeur de thèse envisagé, sans vous en remettre à des propos lénifiants. Un bon directeur de thèse doit être disponible pour ses étudiants (à un degré variable suivant les besoins d'encadrement des étudiants, qui varient considérablement de l'un à l'autre), de mode de fonctionnement compatible avec ceux-ci, et avoir la tête sur les épaules pour les questions administratives. Il est également utile qu'il ait un bon réseau de connaissances, par exemple pour pouvoir présenter ses étudiants à des employeurs de post-doctorat possibles. Tout ceci, bien entendu, en plus des aspects scientifiques proprement dits !