C'est la rentrée, et j'ai quelques conseils aux doctorants qui me trottent par la tête. Oh, pas des conseils de méthodologie, de choix de sujet ou autre aspect scientifique — les disciplines sont si diverses que cela n'aurait guère de sens. Je ne veux parler que des aspects administratifs et réglementaire du doctorat en France, et de ses débouchés.

D'une façon générale, dans l'enseignement supérieur et la recherche française, il y a la réglementation nationale (qui, du moins en théorie, s'impose à tous), d'éventuelles décisions locales, des coutumes propres à une discipline et de simples habitudes. Par exemple, il est habituel, dans l'université qui m'héberge, qu'un professeur ou assimilé de cette université figure dans chaque jury de thèse, mais cela n'est imposé ni par la réglementation nationale ni par la réglementation locale. En revanche, d'autres universités imposent cela.

Une difficulté pour le doctorant qui se pose des questions est que parfois la réponse qu'on lui apporte est propre à une discipline, une université, ou souffre d'exceptions, ou se rapporte à un état précédent de la réglementation. C'est compliqué, et qui plus est on peut fournir plusieurs réponses correctes suivant le point de vue dont on se place.

Prenons par exemple la question

« Faut-il obligatoirement l'agrégation [du secondaire] pour pouvoir devenir maître de conférences. »

Une réponse administrativement correcte est : « bien sûr que non! » :

  1. Ce n'est nulle part écrit dans le statut des maîtres de conférences et des professeurs des universités, qui définit leurs modalités de recrutement.

  2. L'agrégation est un concours de recrutement de l'enseignement secondaire et non un concours de recrutement du supérieur.

  3. L'agrégation n'existe pas dans diverses disciplines du supérieur, par exemple l'informatique, pourtant la discipline avec le plus grand nombre d'enseignants-chercheurs.

  4. L'agrégation suit la règle générale de la fonction publique : seuls les citoyens de l'Espace économique européen et de la Suisse peuvent concourir ; en revanche les emplois de maîtres de conférences et de professeurs des universités n'ont pas de condition de nationalité.

Toutefois, une réponse plus précise est que, dans certaines disciplines, notamment de lettres, sciences humaines et sociales , l'agrégation du secondaire, voire un bon classement à celle-ci, sert à démontrer une étendue de connaissances disciplinaires utiles pour un enseignant — l'idée étant qu'il est possible d'obtenir un doctorat en ayant des connaissances pointues sur un sous-domaine précis sans nécessairement avoir une vision plus large utile pour faire cours. Les jurys de recrutement tendent donc à tenir compte, même si cela ne sera évidemment écrit nulle part, puisque cela n'est pas une obligation réglementaire… et de même les jurys pourront fort bien recruter de non agrégés !

Qui plus est, ce n'est pas parce qu'il existe une réglementation nationale qu'elle est appliquée de la même façon partout, notamment parce qu'elle peut laisser une certaine marge de manœuvre. Par exemple, l'actuelle réglementation du doctorat (en vigueur depuis le 1er septembre) impose que le jury de soutenance soit composé de façon à « permettre une représentation équilibrée des femmes et des hommes ». La réglementation ne définit cependant pas en quoi consiste cette « représentation équilibrée ». Dans l'école doctorale dont je dépends, on estime qu'un jury est acceptable s'il comprend au moins une femme, dans d'autres on parle d'imposer 40 %. Les deux choix se défendent, d'ailleurs :

  • je suis dans une discipline avec environ 23 % de femmes, mais ce taux varie suivant la sous-discipline de sorte qu'il est raisonnable d'imposer au moins une femme sur un jury d'environ 6 personnes ;

  • mais 40 % c'est le minimum imposé pour les jurys de concours de maîtres de conférence.

À ce sujet, étonnement d'un étudiant quand je lui expliquais ces règles : « mais, untel a soutenu il y a trois mois et pourtant il n'avait aucune femme ». Oui, il y a trois mois ; mais le nouvel arrêté est en vigueur depuis le 1er septembre ! Ne pas se fier à ce qui a pu être ou non fait dans un état précédent de la réglementation !

Il faut également savoir qu'en France, à côté de statuts couvrant un grand nombre de personnels, il existe souvent des statuts assez confidentiels — par exemple, en matière d'enseignants-chercheurs, il y a les plus nombreux (les maîtres de conférences et professeurs des universités, par ailleurs en poste dans diverses grandes écoles), et puis certaines grandes écoles ont leurs propres statuts de personnels différents, donc avec des modalités différentes de recrutement (par exemple, la qualification par le CNU n'est pas exigée).

Enfin, quelques avertissements.

Le premier est, je sais que c'est cliché, que les promesses n'engagent que ceux qui les croient. On voit ainsi des doctorants se mettre à enseigner alors que, réglementairement, ils ne sont pas censés en avoir le droit, pour des promesses qu'on régularisera leur situation, et ensuite rager de ne pas être payés. C'est d'autant plus vrai que ceux qui disent qu'une chose est possible ou sera régularisée ne sont pas ceux qui prennent les décisions in fine : un professeur aura beau dire, si le chef des ressources humaines a dit que non, ce sera non.

Le second est qu'il ne faut surtout pas confondre d'une part la « morale » ou le « juste », d'autre part la réglementation ou la décision administrative. Par exemple, il peut sembler choquant qu'une université ou un organisme de recherche interdise à un chercheur d'aller à une conférence scientifique en Turquie, alors qu'on pourrait attendre que les universitaires français démontrent leur soutien à leurs collègues turcs en cette ère de purges. Le point de vue des universités ou des organismes de recherche est plutôt qu'ils ne veulent pas risquer d'avoir un personnel en mission officielle arrêté, blessé voire tué dans un pays étranger instable. J'irais même jusqu'à dire que si une administration a le choix entre la commodité (absence de risques, facilité de gestion…) pour elle et l'intérêt scientifique, elle choisira toujours la première.

En conclusion : vérifiez bien comment est censé fonctionner ce que l'on vous raconte.