J'en avais parlé il y a un an, alors qu'il était en préparation : l'arrêté réformant les études doctorales est sorti. Il suscite une certaine polémique, notamment en ce qu'il indique explicitement la possibilité de parvenir au doctorat par « validation des acquis de l'expérience » (VAE). Cette possibilité était il est vrai ouverte auparavant (par exemple au CNAM), mais fort peu connue — les statistiques officielles dénombrent 17 doctorats décernés par an par ce moyen.

Les peurs à ce sujet sont confuses. On parle, apparemment, de décerner des doctorats de complaisance à des élèves ou anciens élèves de grandes écoles (lesquelles ?), voire de monnayer des diplômes pour en faire des « vaches à lait ». Mon collègue Mix la Malice a déjà critiqué, fort vigoureusement d'ailleurs, certaines de ces allégations et notamment ce qu'elles supposent comme croyances chez ceux qui les émettent. Je voudrais toutefois ici évoquer un angle qu'il n'a guère abordé.

Lorsqu'un doctorat est décerné en VAE, le candidat doit, comme pour tout doctorat, soumettre ses travaux à deux rapporteurs expérimentés, qui les liront en détail, et soutient ensuite devant un jury composé en majorité d'universitaires habilités à diriger les recherches [les détails sont plus compliqués, mais peu importe]. Ces rapporteurs et ce jury sont au préalable validés par l'école doctorale compétente.

Lorsque des universitaires laissent entendre qu'il y aurait la possibilité de décerner des doctorats de complaisance, ils sous-entendent donc que certains de leurs collègues (a priori, de leur discipline ou de disciplines proches, vu qu'on ne parle valablement que de ce que l'on connaît) seraient capables de se prêter à pareille combinaison.

Pareille perspective ne peut qu'effrayer, d'autant qu'il n'y a guère plus de garde-fous pour un doctorat en formation initiale que pour un doctorat en VAE. Rien n'empêche, en effet, les rapporteurs d'un doctorat « classique », d'accepter une thèse très insuffisante, fût-elle un tissu d'âneries de quinze pages, et le jury de valider le doctorat. Si l'école doctorale, les rapporteurs et le jury sont complices, qu'est-ce qui pourrait l'empêcher ? Voyons toutefois quelques arguments possibles.

Dans une thèse « classique », il faut que l'étudiant s'inscrive en doctorat plusieurs années (en théorie trois). Il n'y a cependant pas de durée minimale, et je ne vois pas ce qui interdirait qu'un candidat s'inscrive et soutienne dans la foulée, tant que les rapporteurs et le jury valident ses travaux (c'est d'ailleurs comme cela que cela se passe, du moins dans certaines disciplines, pour les habilitations à diriger les recherches).

Les thèses « classiques » de sciences « exactes » sont normalement préparées au sein d'un laboratoire accrédité (ou, dans certains cas, d'une entreprise et d'un laboratoire), et le doctorant reçoit un salaire pour son travail de recherche. Il y a donc deux garde-fous supplémentaires : il faut qu'un laboratoire accepte le candidat (ce qui impose notamment de lui attribuer des moyens matériels), et qu'il ait obtenu un financement ; or les financements sont souvent fort concurrentiels (ceux distribués par les écoles doctorales sont souvent réservés aux meilleurs dossiers). Or, ceux qui critiquent dans les médias et les réseaux sociaux le doctorat en VAE sont presque tous de disciplines où l'on admet qu'un doctorat se prépare pendant le temps libre laissé par une activité principale à temps plein.

Si, dans certaines disciplines et certaines écoles doctorales, la VAE pourrait donner lieu à ce que l'on décerne des doctorats de complaisance à des professionnels qui ne les mériteraient pas, je ne vois pas ce qui empêcherait actuellement ces professionnels s'inscrivent en parallèle avec leur emploi, de présenter un mémoire insuffisant et de soutenir. Là encore, tant que l'école doctorale, les rapporteurs et le jury sont complices, tout est possible.

Le seul garde-fou qui me paraît subsister est qu'une thèse, sauf exception due au secret industriel, est à disposition du public dans la bibliothèque de l'université de soutenance ou par prêt entre bibliothèques. Une personne qui veut vérifier si un doctorat « classique » a ou non été délivré pour un mémoire insuffisant peut donc (au prix d'efforts) consulter celui-ci. Toutefois, on peut objecter qu'un doctorat délivré en validation d'une expérience professionnelle de recherche devrait l'être au vu de publications validées par les pairs dans des revues scientifiques sérieuses et indépendantes du directeur de thèse, et que l'absence de celles-ci est cause de suspicion légitime.

Les reproches faits aux doctorats en validation des acquis de l'expérience me semblent bien déborder de leur cible et être, peut-être, le signe de graves dérives. En effet, comme je pense l'avoir démontré, le doctorat par la voie classique n'offre guère plus de sécurité face à une école doctorale, des rapporteurs et un jury qui auraient décidé de décerner des doctorats de complaisance. Si on juge cette possibilité crédible pour la VAE, c'est probablement qu'on l'a déjà constatée pour des doctorats classiques — mais qu'on n'ose pas forcément en parler ouvertement.

L'enseignement supérieur est souvent l'univers des non-dits. Il semblerait pourtant préférable que, si des dérives existent déjà dans certaines disciplines ou certaines écoles doctorales, on en parle franchement, plutôt que de prétendre que c'est une évolution du cadre réglementaire qui les permettrait dans le futur.