On a récemment polémiqué sur le choix, pour un concert subventionné, d'un rappeur ayant par le passé employé le terme kouffar. Je ne suis pas arabisant, je me borne à noter que ce mot désigne les non-musulmans, qu'on le traduit souvent par « mécréant » et qu'ils est, semble-t-il, souvent péjoratif. Penchons-nous donc sur le terme de « mécréant », en français, et sur ses implications et connotations.

Une jeune femme de confession musulmane qui s'exprimait en français sur ce sujet ne comprenait pas en quoi le terme de « mécréant » pouvait poser problème : en effet, qu'est-ce que cela peut faire à des gens qui ne croient pas en dieu, ou du moins au dieu d'une certaine religion, si les tenants de cette religion les qualifient de « mécréants » ? J'aimerais tenter ici un semblant d'explication.

Le terme « mécréant » veut dire « qui croit mal », autrement dit, qui a des croyances différentes de celles du locuteurs, considérées comme les seules vraies et bonnes. De fait, il me semble que c'est un article de foi dans plusieurs grandes religions, notamment l'Islam, que ladite religion est la seule vraie, que son dieu est le seul vrai dieu et ses prophètes les seuls vrais prophètes. Ce mot se distingue donc d'« incroyant », « athée », « agnostique » ou « non-musulman », factuels et qui n'impliquent pas un jugement de valeur sur la vérité de telle ou telle croyance.

Considérons temporairement un autre contexte, celui des jugements de valeur sur le goût. Lorsque nous entendons quelqu'un qui s'exprime en prétendant avoir le bon goût, tandis que des masses d'autres gens auraient de mauvais goûts, nous auront tendance à le qualifier de prétentieux — surtout si nous avons une des formes de mauvais goût qu'il dénonce.

On peut de même considérer qu'il s'agit d'une forme de prétention que d'annoncer publiquement, fût-ce implicitement, que ses croyances religieuses sont les seules vraies. C'est différent, assurément, de le penser (ou de le dire entre personnes d'une même foi) et de le revendiquer publiquement, par exemple par un choix délibéré de vocabulaire.

Bref, pour moi, le problème n'est pas tant de croire que l'on a raison et que les autres ont tort, sur un point relevant de la foi et non d'un raisonnement étayé, mais de revendiquer publiquement cette vérité comme étant la seule valable.

Bien entendu, il existe de multiples formes de prétention. J'ai déjà évoqué celle des jugements de valeur artistique, et il existe de nombreuses formes de distinction donnantlieu à des jugements publics d'infériorité. Toutefois, les jugements d'infériorité portant sur la religion (ou l'appartenance ethnique) sont particulièrement dangereux : on n'a pas ordonné de massacres sur la base de la non-appréciation de l'opéra, tandis qu'on en a ordonné sur la base de la « mauvaise croyance ».

Les mots ont un sens. Ils ont aussi des connotations. Lorsque l'on s'exprime publiquement, on ne peut pas à la fois choisir délibérément un mot péjoratif, alors qu'existent bien d'autres termes plus neutres, et ensuite déplorer d'être mal compris.

(On pourra rapprocher ce type d'argumentation de la motte-and-bailey defence.)