La proposition de loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel », actuellement examinée par le Sénat, suscite des critiques. En effet, le texte adopté autoriserait l'autorité administrative à ordonner le blocage par les fournisseurs d'accès Internet de sites donnant accès à des prostituées (sites d'« escortes »).

Il ne s'agit pas pour la plupart des opposants à cette mesure, dont je suis, de défendre le droit à accéder à des sites proxénètes, mais de défendre le principe selon lequel une censure doit être ordonnée si besoin par un juge et non par une autorité administrative. On se demande bien en effet pourquoi certains parlementaires tiennent absolument à une censure administrative, par des autorités de police, et non à une procédure d'ordonnance par un juge judiciaire, garant des libertés publiques.

Le raisonnement des opposants est le suivant : les libertés publiques ne sont pas abattues d'un coup, mais sont progressivement érodées par des mesures dérogatoires visant à régler tel ou tel problème social. La dérogation prend peu à peu la place de la règle : en effet, une fois une dérogation en place, il est tentant d'étendre celle-ci à d'autres domaines. On l'a vu par le passé, avec les fichiers d'empreintes génétiques, concernant initialement les violeurs, maintenant étendus à de nombreux délinquants dont les faucheurs de cultures OGM. On le constate également à propos de la censure administrative : ceux qui la soutiennent à l'égard des sites d'escortes justifient pareille mesure en ce qu'il ne s'agirait que d'étendre une mesure existante adoptée (dans l'émotion) à l'égard des sites terroristes.

L'attitude des parlementaires impliqués me semble particulièrement significative de part leur refus d'examiner la possibilité d'une censure par l'autorité judiciaire et non policière.

Plus inquiétante encore est l'attitude de certains et certaines, se voulant « progressistes », qui soutiennent pareilles mesures. Pour eux, pour elles, visiblement, l'inconvénient de l'ajout d'une mesure de censure policière est négligeable par rapport au progrès social obtenu, et l'insistance pour une censure judiciaire n'est qu'un pinaillage inutile, au mieux d'esprits complotistes (qui croirait, enfin, que la Police puisse abuser de son pouvoir ?), au pire de sympathisants honteux du proxénétisme.

Je pense qu'il y a là une courte vue. En effet, plus on étendra les cas admissibles de censure policière, plus on encouragera l'adoption de nouveaux cas, visant à lutter contre d'autres formes de délinquance… par exemple les troubles à l'ordre public et les dégradations commis par des « progressistes » — ou pourquoi pas la solidarité envers les migrants, considérée comme une collaboration avec la traite par les passeurs. On verra alors certains des mêmes qui actuellement soutiennent la censure policière hurler contre l'arbitraire, les violations des libertés fondamentales et l'utilisation de mesures disproportionnées.

Plus généralement, je suis troublé par l'air d'autoritarisme que dégagent certains et certaines « progressistes » (ceci n'est bien entendu qu'une impression personnelle qui ne prétend pas à une verité statistiquement valide) : leurs causes sont importantes, celles des autres ne le sont pas, la fin justifie les moyens, les restrictions aux libertés qu'ils défendent ne posent aucun problème, ceux qui ne sont pas d'accord sont des réactionnaires, des crétins ou des pleurnichards. Le dialogue est difficile, voire impossible.