J'ai siégé récemment dans un comité devant sélectionner parmi un grand nombre d'articles ceux qui auraient l'honneur d'une publication prestigieuse. Dans quelques cas, le comité a pris une décision surprenante : l'article est accepté mais les auteurs ont consigne de rayer du titre, du résumé et/ou de l'introduction des prétentions à telle ou telle application à la mode. Un participant s'est exclamé :

« C'est un article scientifique, pas une demande de financement à la NSF. »

Un collègue m'avait exprimé une position similaire : pour lui, il est éthique (*) d'exagérer les applications et implications sociétales de ses recherches sur une demande de financement, alors qu'il n'est pas éthique de mentir sur la science. (**)

Pourquoi cette distinction ? Le système de financement de la recherche scientifique met l'accent sur des thématiques à la mode (par exemple, aujourd'hui en sciences sociales : les migrants), avec un « impact sociétal » (comprendre ici, souvent : industriel). Les chercheurs essayent de coller, au moins en mots, à ces thématiques imposées d'en haut. J'ai évoqué dans mon billet précédent à quel point, avec l'habitude, cela devient un automatisme d'esprit.

Cette adaptation aux thématiques fixées d'en haut est parfois « tirée par les cheveux », voire risible. J'ai ainsi vu des propositions avec mention d'une application à l'économie d'énergie, sauf que le phénomène physique permettant l'éventuelle économie ne porte que sur une fraction négligeable de l'énergie consommée (de l'ordre d'un millionième, de mémoire) et qu'il est fort possible que la consommation augmente pour d'autres raisons.

Un système qui force les gens à mentir est-il un bon système ?

(*) Je ne prétends pas ici traiter d'éthique au sens de la discipline philosophique. Il est fort possible que j'emploie des mots dans un sens incorrect par rapport à celle-ci.

(**) Un directeur de recherche au CNRS a récemment été exclu pour plusieurs années de cet établissement en raison de malversations, et des bruits de couloir évoquent le licenciement d'un autre collègue pour résultats scientifiques inventés.