Je suis sensibilisé depuis longtemps au problème des « effets de réseau » en informatique, c'est-à-dire au fait qu'un industriel dominant acquiert et maintient une clientèle importante principalement en raison de son importante clientèle existante : chaque nouvel utilisateur a avantage à utiliser le même service ou produit que la plupart des gens. C'est le cas notamment des réseaux sociaux (il est par exemple peu pratique d'avoir à s'inscrire sur 3 réseaux sociaux professionnels, donc un seul tendra à dominer un secteur d'activité). C'est aussi le cas des systèmes d'exploitation et des logiciels bureautiques sur les ordinateurs personnels : de fait, il est considéré comme allant de soi que tout utilisateur a Windows et Microsoft Office, sauf au cas où il a un Mac (et là on supposera quand même qu'il a Office pour Mac). De nos jours, sur les smartphones, il y a le duopole iPhone et Android.

Lorsque des professionnels de l'informatique, universitaires ou autres, mettaient jadis (1998) en garde contre les dangers de voir les systèmes d'exploitation et les logiciels bureautiques de la quasi totalité des ordinateurs personnels fournis par une unique société américaine (payant d'ailleurs peu d'impôts en France), le plus souvent on considérait qu'il s'agissait là de marottes d'ingénieurs déconnectés des besoins des utilisateurs. Il faut dire que, comme la TVA, le prélèvement « Windows + Office » était souvent indolore, car compris dans le prix de la machine et non remboursable.. et puis chez les particuliers on ne se gênait pas pour utiliser des copies pirates. Bref, on ne peut pas dire que la plupart des journalistes et élus aient pris la mesure du problème.

En 2006, lors des débats sur la loi DADVSI, de puissantes sociétés d'auteurs, les industriels du cinéma, et un certain nombre d'auteurs et artistes, soutenaient la mise en place de protections juridiques dont une conséquence aurait été une concentration accrue de la diffusion des œuvres dans les mains de quelques groupes internationaux (Sony, Apple, Amazon, etc.). Par exemple, en raison de cette loi il peut être juridiquement très risqué de produire un logiciel ou matériel capable de lire des œuvres protégées par un dispositif anti-copie propriété d'un de ces industriels, en concurrence avec ceux-ci. Là encore, le message des informaticiens impliqués contre ce projet a été ignoré, ou caricaturé comme étant une revendication d'une illusoire « gratuité »…

Je ne peux donc que sourire quand, réveil tardif, on découvre des problèmes similaires avec Google. Et avec quels grands mots ! Rien moins que le « pillage », l'asservissement culturel par des hordes d'ingénieurs incultes de la Silicon Valley…

Pourquoi ce qui faisait sourire avant comme une marotte d'informaticiens est maintenant pris au sérieux par les grands médias et les pouvoirs publics mérite analyse. Il me semble que l'explication est que ceux qui se sentent maintenant visées ou en danger (sociétés de perception et de répartition des droits, industriels du divertissement, intellectuels des sciences humaines et sociales, journalistes, etc.) ont accès aux médias, ce qui n'est pas habituellement le cas des professionnels de l'informatique. Par ailleurs, le secteur culturel jouit en France d'une présomption d'intérêt général alors que l'informatique est considérée comme une activité technique et industrielle.

Revenons sur le vocabulaire employé. Le terme de « pillage » laisse supposer que les organes de presse, les auteurs, les industriels du divertissement et de la culture… sont impuissants devant les agissements de Google, qui se comporte comme une bande armée ou du moins un escroc, dans une relation ne bénéficiant qu'à lui. Or, cela n'est pas la réalité, même si pareille description est plus commode pour exiger des mesures gouvernementales. La réalité est que chacun peut demander la désindexation de son site, mais que c'est désavantageux pour attirer un large lectorat et donc un large revenu publicitaire, puisque la plupart des utilisateurs arrivent sur la page qui les intéresse via un moteur de recherche. Il s'agit donc d'une dispute sur un partage de revenus entre partenaires qui ont avantage à continuer à travailler ensemble. C'est évidemment moins porteur politiquement de parler en ces termes !

Par ailleurs, les industriels français de la culture et de l'information ont parfois tendance à se poser comme des quasi services publics et désintéressés et non comme des sociétés commerciales. On se rappellera, par exemple, comment on dépeignait le pauvre dictionnaire Larousse (sauf erreur de ma part, édité à l'époque par un groupe mêlant édition, presse de tout genre y compris « people », aviation, et armement) comme menacé par l'hydre Wikipédia (organisation à but non lucratif aux moyens sans commune mesure avec le dit groupe). Il n'est pas non plus inutile de rappeler que divers groupes de presse sont liés à des intérêts politiques (le Figaro c'est la famille Dassault, sénateur et député, la Dépêche du Midi c'est Jean-Michel Baylet, député, Arnaud Lagardère est ami de Nicolas Sarkozy, etc.). Il y a bien loin entre tout cela et les petites maisons d'édition artisanales dont on nous parle avec des trémolos dans la voix.

Il ne s'agit pas, bien entendu, pour moi de minimiser les problèmes posés par Google et autres grands industriels : par exemple, leur nature internationale qui leur permet de fiscaliser leurs revenus là où cela les arrange, où que soient leurs utilisateurs et leurs clients, ou encore l'effet de monopole ou d'oligopole qui permet, par manque de concurrence, d'imposer leurs conditions. Toutefois, je trouve assez amusant que des professions qui, naguère, se fichaient allègrement de ce genre de questions en fassent maintenant une cause nationale !

Je trouve notamment tout à fait détestable l'usage de termes comme « piratage » ou « pillage », notamment au regard des événements hors de nos pays privilégiés. Rappelons qu'en Somalie ou ailleurs, les pirates, les vrais, sont armés, prennent d'assaut des navires, les volent ainsi que leur contenu, et retiennent leurs occupants en otage contre rançon. Quant au pillage, en Syrie, en Iraq ou ailleurs, des bandes armées débarquent, volent, violent, et réduisent en esclavage les populations… et le véritable « pillage culturel » consiste à vendre des antiquités au marché noir. Ce vocabulaire donc me semble aussi incongru et indécent que si l'on avait comparé le projet de loi sur le renseignement au fonctionnement sécuritaire de la Syrie d'Hafez et Bachar El Assad.

Bref, discutons fiscalité, discutons manque de concurrence, discutons asymétrie de positions, mais, pitié, arrêtons d'employer des mots qui ont un sens tragique pour des problèmes de manque à gagner et de partages de bénéfices.

Terminons sur une petite note sur la place de l'informatique dans la société française. J'ai le sentiment que l'on fait un peu tout à contretemps. Il y a eu jadis au lycée (1993) des enseignements optionnels d'initiation à l'algorithmique et à la programmation (comme pour le latin, le grec, le dessin artistique, la musique...). On a jugé bon de les supprimer… juste avant l'expansion d'Internet et du Web. On considérait que l'informatique c'était des entreprises comme Bull (et avant, Thomson), ou France Télécom pour les communications, on n'a pas vu venir la montée de micro-entreprises devenues grandes comme Microsoft ou Google (tout ça, ce n'était pas sérieux !). Maintenant que la plupart des grands industriels du secteur sont américains, on se tord les mains en se lamentant…