Le président du CNRS a récemment prononcé des sanctions contre un collègue pour manquements à l'éthique scientifique. Alors que les organismes de recherche ne communiquent habituellement pas sur les procédures disciplinaires, Alain Fuchs a à cette occasion rappelé publiquement sa fermeté à l'égard de la fraude scientifique. Quelques commentaires.

On peut s'étonner de la publicité de cette décision, que l'on peut interpréter comme une sorte de mise au pilori. Il faut toutefois rappeler que le collègue concerné a joui publiquement d'honneurs prestigieux ; il paraît assez équitable, si ces honneurs ont été acquis à l'aide de résultats scientifiques « arrangés », que cela se sache publiquement.

Il faut également rappeler que, dans un univers où les places et les moyens sont comptés, ce qui revient à l'un ne revient pas aux autres. La promotion que l'un obtient sur des bases frauduleuses, c'est un ou une autre qui ne l'obtient pas. Que certains puissent ainsi obtenir une carrière météoritique, tandis que d'autres peinent à obtenir les moyens de travailler honnêtement, est une injustice. Laisser une telle injustice impunie ne peut que nourrir le découragement et le cynisme dans la profession scientifique, qui fait déjà face aux restrictions budgétaires et aux folies bureaucratiques.

Il me semble cependant que le plus grave, ce ne sont pas ces considérations internes au milieu scientifique, mais les conséquences des manquement éthiques sur le rapport entre science et société.

Il existe de nombreux entrepreneurs de pseudo-science. Leur rhétorique à l'égard des chercheurs scientifiques « officiels » est souvent assez rodée : soit le chercheur semble de leur avis, et dans ce cas ils montent ses propos en épingle en rappelant ses titres de sérieux ; soit il ne l'est pas, et dans ce cas, au contraire, l'entrepreneur de pseudo-science cherche à dévaluer ses « signes extérieurs d'expertise ». Il rappellera divers scandales pour en conclure que les publications scientifiques sont généralement bidonnées, que des carrières entières se construisent sur la fraude, et qu'il ne faut donc pas accorder d'importance à ce que disent les « experts ».

Il me semble que toute affaire d'arrangements avec la vérité scientifique, que ceux-ci soient motivés par le carriérisme, ou le financement par des industries ou autres groupes ayant intérêt à la publication d'études allant dans leur sens, est une munition pour les entrepreneurs de pseudo-science. Si ceux-ci se bornent à vendre aux gogos des gadgets inutiles, passe encore ; mais la pseudo-science peut avoir de graves conséquences quand elle s'applique à la santé ou aux politiques publiques.

Il convient toutefois de s'interroger sur les raisons qui poussent des chercheurs à, sinon inventer de toute pièce, du moins exagérer leurs résultats. Certes, le carriérisme et les arrangements avec les résultats ne sont pas une nouveauté en sciences ; mais l'inflation récente du nombre de publications est sans doute liée à des politiques concentrant les moyens sur des chercheurs ou des équipes réputés « excellents » et « visibles », cette excellence et cette visibilité se mesurant en partie au nombre de publications « à fort impact ». Comme d'habitude, quand un indicateur est utilisé pour mesurer une qualité, les personnes concernées cherchent à optimiser l'indicateur et non la qualité.

Le système s'auto-entretient : le doctorant a peur d'un dossier pas assez étoffé, le post-doctorant veut publier avant ses candidatures, l'assistant professor en tenure track dans une université américaine doit maximiser son score, le directeur de département d'une université britannique voit son budget évalué au pro-rata de la bibliométrie de ses professeurs...