Une première réponse est que les études de licence scientifique donnent en général lieu à des examens consistant en la réponse à des exercices, ce qui n'est pas la même chose que la rédaction d'un mémoire ou d'un article scientifique. Il existe certes des formations avec des stages de recherche et rédaction d'un mémoire, mais ce n'est pas un cas général. Il est donc possible que le premier mémoire à rédiger soit celui du master.

Surtout, il me semble que la rédaction d'un article pour une conférence internationale sélective est une tâche délicate, recelant des difficultés qui ne se posent pas pour la rédaction d'un mémoire ou d'une thèse : je voudrais expliquer ceci ici.

Rappelons tout d'abord qu'en informatique, la majorité des publications scientifiques se font dans des compte-rendus de conférences internationales. Pour pouvoir exposer à une de ces conférences, il faut soumettre des mois à l'avance un article, qui est évalué par des rapporteurs (en général 3 à 5), qui rédigent des rapports et donnent des notes au vu desquels un comité de programme décide de ceux qui sont admis ou non. Pour des raisons d'organisation de la conférence, un nombre maximal approximatif d'articles admis est connu d'avance.

La longueur des articles est habituellement limitée : il faut se conformer aux instructions de formatage de l'éditeur (Springer LNCS, ACM et IEEE fournissent des patrons de mise en forme de texte) et à un nombre maximal de pages (suivant les formats et conférences, disons 8 à 16), décomptées avec ou sans la bibliographie. Pourquoi une telle limite ? Tout d'abord, même si les articles sont de nos jours souvent consultés en ligne, il y a encore une édition papier, pour laquelle la pagination, c'est de l'argent dépensé. Ensuite, les membres du comité de programme ont chacun souvent plusieurs dizaines d'articles à évaluer, en sus de leur travail habituel d'enseignement et recherche, doivent solliciter des rapporteurs également très occupés, et donc peuvent préférer une longueur limitée.

On le sait bien, la pédagogie, c'est souvent la répétition. On peut expliquer une idée de plusieurs façons. On peut l'expliquer une fois, quitte à ce qu'elle soit mal comprise, puis expliquer d'autres choses autour qui fixeront des idées, puis revenir à l'idée qui cette fois sera mieux comprise. Or, la répétition nécessite de la place ! Plus généralement, lorsque l'on rédige en place limitée, on doit souvent se demander comment dire la même chose mais de façon plus concise, et vraiment s'interroger sur ce qui est essentiel à la compréhension par comparaison avec ce qui est trop long à expliquer par rapport à l'apport à l'article.

D'un autre côté, l'évaluation par le comité de programme s'apparente non pas à celle d'un examen, mais plutôt à celle d'un concours : il ne s'agit pas de rédiger de façon admissible pour avoir un diplôme, mais de rédiger de façon à être parmi les articles effectivement admis parmi ceux envoyés par des scientifiques du monde entier (soit, suivant la sélectivité de la conférence, 15-40%). Par expérience, la difficulté n'est alors non pas pour le comité de distinguer les articles remarquables (résultats scientifiques importants, article bien rédigé...) et les articles insuffisants (résultats insignifiants ou mal justifiés, article incompréhensible…) mais de choisir parmi des articles « bons » ceux qui seront effectivement admis. Et là, en quelque sorte, « tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous ». Par exemple, une formulation maladroite dans l'explication d'une faiblesse de l'approche décrite dans l'article pourra conduire un rapporteur à croire que celle-ci est plus sévère qu'elle ne l'est réellement. Par ailleurs, une impression défavorable peut être créée par des éléments de style (anglais approximatif, présentation, mise en page…).

La tentation de faire bref peut amener à supprimer des éléments qui n'auraient pas dû l'être. Rappelons que lors d'une évaluation d'article, ce n'est pas au rapporteur de trouver des arguments supplémentaires en faveur de l'approche défendue ou à combler les failles dans les raisonnements (même s'il peut, bien sûr, le faire). La charge de la preuve incombe à l'auteur de l'article, qui est donc placé entre le marteau (la volonté de tout dire, la nécessité de tout justifier) et l'enclume (la limite de place).

On entend parfois des étudiants se plaindre de ce que tel ajout à un article ne ferait que détailler ce qui est de toute façon déjà implicite, ou « évident », ou un « prolongement facile »… mais ce qui est implicite et évident pour l'auteur principal ne l'est pas pour un lecteur, parfois éloigné du sujet, et qui n'a pas forcément beaucoup de temps à consacrer à la réflexion sur le sujet.

Pour ces raisons, je pense que la rédaction en anglais, en place limitée, dans le cadre d'une compétition internationale, est un exercice différent de celle d'un mémoire en langue maternelle, sans limite stricte de place, dans un but de validation de diplôme.

Notons, par ailleurs, que certains, ayant pris le pli de la rédaction en place limitée, ont du mal à se réadapter au moment de la rédaction de la thèse. On doit leur faire remarquer qu'ils peuvent, et même doivent, parler de certains aspects qu'ils jugent « secondaires »…