Le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve a expliqué à l'Assemblée nationale (je reprends le compte-rendu officiel, même si celui-ci ne colle pas à l'intervention du ministre) :

Il est un autre point sur lequel je voudrais insister : on ne peut répéter à l’envi des choses fausses, ni considérer, madame Attard, que sous prétexte que c’est écrit dans le journal, c’est vrai. J’ai appris à l’école à ne pas croire ce qu’il y a dans les journaux ou dans les livres, à exercer mon esprit critique et user de ma libre conscience plutôt que de gober béatement et benoîtement ce que dit la presse. Je suis un esprit libre et indépendant et j’entends le demeurer. Les faits que vous rapportez figurent peut-être dans L’Obs, ou dans le Petit Bessin illustré ; mais par nature, et par essence, je n’y crois pas.

Il répondait apparemment à cette intervention de Mme Attard :

J’espère en tout cas, mes chers collègues, que vous avez pu lire pendant la pause l’excellent article d’Andréa Fradin dans L’Obs, qui explique à quel point les algorithmes seront inutiles.

Je ne peux qu'approuver Bernard Cazeneuve quant à son scepticisme à l'égard de la vérité de ce qui est publié dans la presse. De là à faire la leçon, modèle « rappels d'école », sur les moyens d'établir la vérité, à une docteure en archéologie, voilà un pas qu'il me semble assez malséant de voir franchi.

Si Bernard Cazeneuve ne tire pas ses informations sur la fouille de données de la presse, où les prend-il ? Sa formation, sa façon de s'exprimer lorsqu'il aborde des points techniques, ne laissent pas supposer une grande maîtrise personnelle du sujet : il doit donc se reposer sur d'autres.

Dans cette intervention, il nous éclaire :

Mes services de renseignement ont pu, par des échanges d’informations, savoir que des terroristes procédaient, sur le darknet, à des communications cryptées donnant des éléments précis sur leur intention de commettre des actes terroristes.

Ainsi, M. Cazeneuve s'informe auprès de ses services. Cela est bien naturel : c'est aux administrations d'informer le ministre de tutelle de réalités techniques qu'il n'a ni le temps ni les capacités d'appréhender lui-même. J'ai toutefois quelques remarques à ce sujet :

  1. Toute bureaucratie tend à revendiquer plus de moyens et moins de moyens de contrôle ou de voies de recours contre ses décisions. Il suffit de constater, par exemple, comment les administrations françaises ignorent la loi du 17 juillet 1978 sur l'accès aux données administratives ou tentent de gêner son application (manœuvres dilatoires, menaces…). Autrement dit, ce que demande une administration ne va pas forcément dans l'intérêt des citoyens, mais plutôt dans le sens de la commodité de son fonctionnement interne.

  2. Pour les mêmes raisons, il n'est pas rare que l'administration, disons, interprète la loi ou la réalité dans le sens qui l'arrange.

  3. Par « échange d'informations » il faut sans doute entendre « échange d'informations avec des services de renseignements étrangers ». Parmi les alliés de la France susceptibles de fournir des informations résultant de récolte d'informations sur Internet, on trouve principalement l'alliance UKUSA et notamment les États-Unis. Or, le gouvernement américain est susceptible de mentir quand cela arrange ses intérêts stratégiques, comme on l'a vu dans l'affaire des armes de destruction massive imaginaires de l'Irak.

  4. Il s'agit d'un argument d'autorité : « les services sont les experts du domaine, et ils m'ont dit que ». Or cet argument est invérifiable : les agents des services de renseignement sont soumis au devoir de réserve, de sorte que quelles que soient les avis que leur ministre de tutelle leur attribue, ils ne peuvent ni démentir ni apporter des corrections ou des bémols.

Regardons maintenant l'article d'Andrea Fradin, que M. Cazeneuve dédaigne en renvoyant Mme Attard à l'école. Celui-ci donne également dans l'argument d'autorité invérifiable (un docteur en intelligence artificielle qui a souhaité conserver l'anonymat), et la copie d'écran de code Python de calcul de log-likelihood a sans doute plus pour but d'impressionner que d'informer de parfaits béotiens. On trouve toutefois également des citations de mes collègues Gilles Dowek, Colin de la Higuera et Marc Schoenauer.

Or, Gilles Dowek est parfaitement identifiable : directeur de recherche à l'INRIA, il a été professeur à l'École polytechnique et directeur scientifique adjoint de l'INRIA, parmi d'autres fonctions. Il n'est spécialiste ni de fouille de données ni de réseaux, mais une personne qui a exercé de telles fonctions en a forcément beaucoup entendu parler, ne serait-ce que par nécessité d'évaluer les collègues, leurs projets de recherche, les recrutements. Par ailleurs, la parole d'un chercheur, même fonctionnaire, est de part la loi bien plus libre que celle des professionnels du renseignement.

Quant à Marc Schoenauer, il est également directeur de recherche à l'INRIA et spécialiste d'intelligence artificielle (apprentissage automatique etc.). Le professeur des universités Colin de la Higuera, quant à lui, était président de la Société informatique de France et ses recherches portent également sur l'intelligence artificielle.

Je trouve toujours troublant qu'en France, on paye des chercheurs et des enseignants-chercheurs pour être très compétents dans leur discipline et qu'ensuite on ignore superbement ce qu'ils ont à en dire.

Quant à la presse, les politciens qui la dédaignent lorsqu'elle les contredit sont souvent les premiers à la citer, ainsi que ses sondages, quand elle va dans leur sens.

PS : Quant à moi, s'il y a quelque chose dont je me méfie à part des discours mensongers et incompétents des politiciens et des approximations de la presse, c'est des discours promotionnels des industriels, notamment « technologiques », et de leurs solutions magiques.