À compter de cette année, les comités de sélection pour le recrutement des maîtres·ses de conférence et professeur·e·s des universités devront comporter au moins 40 % de membres de chaque sexe. Je me suis accroché avec deux personnes sur Twitter à ce propos, les messages en 140 caractères n'aidant sans doute pas. Je voudrais donc expliquer ici pourquoi :

  1. J'approuve cette mesure (mais pas certains aspects de sa mise en œuvre)

  2. Je déplore qu'on ait du en arriver là.

  3. Certaines collègues femmes se montrent agacées.

  4. Je considère que sa mise en œuvre devrait être améliorée.

  5. J'ai diverses interrogations.

Sexe vs genre

Je ne désire pas rentrer ici dans la distinction sexe vs genre, tout simplement parce que nous parlons ici de catégories juridiques et non de concepts sociologiques ou philosophiques. Autrement dit, je considère qu'est un homme ce que la loi considère comme un homme, et une femme ce que la loi considère comme une femme.

Je note cependant qu'il n'est pas impossible qu'un jour il y ait des contestations en cas de présence de personne transgenre dans un jury. Je suppose que ce qui comptera alors est leur état-civil et non leur perception de leur genre.

Pourquoi j'approuve cette mesure

Le sexisme existe, qu'il soit explicite (« les filles c'est fait pour se marier, par pour faire des études ») ou plus feutré. S'ajoutent certaines réactions, du genre « si on la recrute elle risque d'être en congé maternité dans un an et nous serons bien embêtés » ou encore « si vous vouliez faire carrière dans la recherche, il ne fallait pas faire d'enfants », parfois d'ailleurs du fait de chercheuses âgées sans enfants. Un quota de femmes un tant soit peu important me semble pouvoir pallier ce genre de réflexions.

Même sans sexisme du jury, une candidate peut se sentir intimidée par un jury 100 % masculin. Une proportion non négligeable de femmes ont souffert de réflexions déplacées, harcèlement ou autres attaques sexistes, de sorte que,, devant des hommes mêmes les mieux disposés et inoffensifs, elles peuvent être déstabilisées. (Mais alors, ne faudrait-il pas faire de même par rapport aux origines ethniques ? Jusqu'où aller ?)

Enfin, j'acquiesce à l'argument selon lequel les jurys et autres comités sont non seulement des lieux de décision, mais aussi des lieux où l'on se fait connaître. Or, il y a une tendance naturelle à l'homophilie, c'est-à-dire à recruter les gens qui nous ressemblent d'une façon ou d'une autre. Diversifier les profils est donc utile. (Mais là encore, jusqu'où aller ? Faut-il imposer des quotas de non-normaliens dans les jurys de recrutement en mathématiques ?)

Je déplore qu'on ait dû en arriver là, comme à chaque fois que l'on impose une mesure bureaucratique et « numérique », alors que la communauté scientifique aurait dû agir d'elle-même. Comme une interlocutrice l'a bien résumé, c'est un « patch », un pis-aller insatisfaisant.

Le fantasme des lieux de pouvoir

Parmi les autres personnes qui approuvent l'instauration de ces quotas, on en trouve avec une rhétorique parlant de la place des femmes dans les « lieux de pouvoir ». Je ne peux m'empêcher de penser qu'en l'espèce, s'agissant des comités de sélection de l'enseignement supérieur, cette terminologie relève pour partie du fantasme.

Rappelons les faits. Contrairement à feues les commissions de spécialistes, aux sections du Conseil national des Universités (CNU) ou du Comité national de la Recherche scientifique (CoNRS), un comité de sélection est nommé pour un poste donné et n'est pas reconductible. On a vu mieux pour installer un « pouvoir »...

Ce n'est pas non plus comme si les candidats recrutés devaient une reconnaissance éternelle aux membres des comités. J'ai rencontré un jeune maître de conférence à la cantine de l'École polytechnique, il ne se rappelait pas que j'avais été dans son jury. ;-)

Pour tout dire, je n'en ai personnellement rien à faire que M. Machin ou Mme Duschmoll soit recruté·e à Lille ou à Toulouse, alors l'impression d'exercer du pouvoir...

On nous dit également qu'il y aurait du plaisir à participer à ce « pouvoir ». Récapitulons mon dernier comité : j'avais une réunion le matin à Grenoble, j'ai pris l'avion, j'ai appris au dîner que la présidente du comité était empêchée, je me suis couché à minuit après avoir vérifié dans les textes ce qu'il convenait de faire alors, j'ai passé la journée du lendemain en comité avec une petite pause pour un médiocre plateau-repas, et je me suis levé le lendemain matin, jour férié, à 4h45 pour rentrer chez moi. On a vu mieux dans le glamour et l'agréable.

Autant dire que si la réglementation impose la présence de femmes dans les comités et commissions diverses, ce n'est pas moi que cela gêne, ce sont les collègues femmes qui vont devoir assumer ces responsabilités. Moi, j'aurai des printemps tranquilles.

L'agacement des collègues femmes

J'ai entendu plusieurs collègues se plaindre d'être « essentialisées » comme femmes. Ainsi, une collègue de mathématique pure se plaint qu'on lui demande, parce que femme, de conseiller les carrières d'étudiantes en mathématiques appliquées, domaine qu'elle ignore largement. (On relèvera que l'opposition essentialisée hommes/femmes n'est pas forcément la plus pertinente : il est périlleux de confondre une théoricienne des nombres avec une experte en résolution numérique d'équations aux dérivées partielles.)

Une collègue d'informatique se plaint de l'« effet quota » : quand on la sollicite pour un comité de sélection, est-ce pour ses capacités ou pour remplir la proportion imposée de femmes, et est agacée de recevoir toutes les propositions pour « jeunes chercheuses », y compris celles qui ne s'adressent pas aux personnels dans sa position.

Une autre collègue, professeure, me dit devoir refuser les sollicitations pour des comités sous peine d'occuper indûment son printemps... et ce n'est pas la seule.

Une collègue a reçu une annonce d'une université allemande insistant lourdement sur l'opportunité qu'il y a à ce qu'il y ait des candidates. Elle me dit avoir l'habitude de « faire quota ».

Une autre collègue a élégamment résumé :

« Ah oui tu es dans plusieurs comités de sélection toi maintenant

    — oui, mon vagin intéresse du monde... »

J'ai fait part de ces ressentis sur Twitter. Une féministe, d'ailleurs ni chercheuse ni enseignante-chercheuse, les a mis en doute, comme si je les avais inventés ou que j'avais « projeté » mes propres sentiments. Un féministe, lui non plus ni chercheur ni enseignant-chercheur, m'a fait remarquer qu'il y avait eu des femmes qui étaient opposées au droit de vote pour les femmes et que, heureusement, on était passé outre. Je trouve qu'il y a là un certain paternalisme militant (militant-splaining ?) à nier le ressenti des principales intéressées...

D'un autre côté, dans l'enseignement supérieur et recherche, on fait toujours plus ou moins quota de quelque chose. Je me rappelle que l'on m'avait ainsi expliqué « il fallait un non-parisien » pour justifier que l'on m'ait appelé dans je ne sais plus quel jury ou comité... On peut faire aussi quota de jeune, quota d'une thématique, alors pourquoi pas quota de femme ?

Les problèmes concrets posés

Certaines réflexions simplistes sur les jurys de concours semblent supposer qu'en quelque sorte les chercheurs et enseignants-chercheurs d'une même discipline sont interchangeables. Hélas non...
La composition des comités de sélection des maîtres·ses de conférence des universités est très strictement réglementée nationalement. De mémoire :

  1. Nombre minimal et maximal de membres.

  2. 50 % de maîtres·ses de conférence des universités titulaires et assimilé·e·s au sens des élections au Conseil national des Universités (« rangs B »), 50 % de professeur·e·s des universités et assimilé·e·s titulaires au sens des élections au Conseil national des Universités (« rangs A »).

  3. Minimum de 50 % de membres extérieurs à l'établissement.

  4. Et maintenant minimum de 40 % de chaque sexe.

Bien entendu, le non respect de ces consignes peut résulter en l'annulation du concours, événement gravissime. (Il me semble que les points 1, 2, 4 s'apprécient à la composition du jury, seul le point 3 s'appréciant de la formation délibérant effectivement : autrement dit, si un membre extérieur est absent pour une quelconque raison et qu'on tombe sous 50 % d'extérieurs, on doit éjecter un membre local, mais heureusement cela ne s'applique pas aux autres critères, sans quoi une réaction en chaîne pourrait invalider un jury à partir d'une seule absence.)

Ajoutons des contraintes non réglementaires mais bien réelles :

  • Représentation des thématiques des équipes de recherche concernées.

  • Représentation des besoins d'enseignement.

Certains établissements appliquaient des quotas de femmes avant même qu'ils en soient obligatoires. Cela donnait :

  • Des collègues femmes sur-sollicitées au printemps, notamment les « rangs A ».

  • Des demandes désespérées, du style « Tu connais une maîtresse de conférence de compilation, mais pas lyonnaise ? Machine ? Mais elle est aux Mines et donc pas assimilée à une maîtresse de conférence au sens des élections CNU... Bidule ? Mais elle est professeure ! Machine ? Mais elle n'est pas encore titulaire ! »

C'est pour ces raisons que j'aurais personnellement préféré un assouplissement des autres critères de composition, afin d'éviter des contraintes sur-tendues.

J'avoue ne pas cacher mon agacement, sur ce sujet, face aux réflexions faciles de collègues d'autres disciplines où il y a abondance de femmes, par exemple la sociologie (à peu près 45 % de femmes chez les enseignants-chercheurs de cette discipline). Sans doute qu'eux n'ont pas de problème pour former des jurys paritaires. En informatique, nous en sommes à ce qu'il n'y ait plus d'étudiantes ou presque dans certains cours ! En fait, nous sommes sans doute dans une position inversée par rapport à la leur : eux ont un auditoire largement féminin et un corps professoral plutôt masculin, tandis qu'en informatique le corps professoral est souvent plus féminin que l'auditoire.

Quelques remarques en conclusion

Personnellement, je pense que cette mesure ne va pas changer grand chose au recrutement des femmes comme enseignantes-chercheuses en informatique. Il me semble que cela ne s'attaque pas à deux problèmes importants : 1) la possibilité de concilier carrière et vie de famille (que ce soit pour les hommes ou pour les femmes) 2) l'amont.

Ce qui serait plus significatif, mais plus difficile à mettre en place car ne relevant pas d'une simple décision réglementaire, ce serait un nouveau regard sur les carrières, notamment la fin du fétichisme des post-doctorats et surtout des « mobilités » et la prise en compte des maternités et paternités dans l'évaluation des chercheurs. En effet, dans l'état actuel des choses et pour caricaturer, l'évaluation des carrières favorise les hommes mariés à une institutrice, ou autre métier à horaires réguliers et vacances larges et sans déplacements professionnels, et où il est facile d'obtenir une mutation (je connais aussi le cas symétrique : femme chercheuse, mari instituteur ou autre métier qui permet de gérer les enfants).

Je rappelle également que le congé paternité n'est que de... 11 jours, et que les règles de fonctionnement de certains financements de recherche peuvent aboutir à des situations financières et administratives pénibles en cas de congés maternité (par exemple, les contrats ERC tenaient compte de l'éventuelle maternité de la porteuse de contrat mais pas de ses subordonnées).

Il est très, très compliqué d'être un ménage d'universitaires avec enfants sans sacrifier une des deux carrières. En France, contrairement à d'autres pays (USA, Allemagne, Suisse), il est quasi-impossible de proposer des accommodements de « double carrière » aux recrutés.

Un collègue propose l'implantation de crèches sur les lieux de travail. Je crois que l'objection est que cela veut dire que c'est toujours le même parent qui amène l'enfant, sauf à travailler au même endroit, ce qui apporte d'autres contraintes.

Quant à l'amont... aucune action au niveau master, doctorat et au delà ne fera augmenter la proportion de femmes dans certaines disciplines si celle-ci reste bloquée à 15 % selon des choix remontant au baccalauréat et avant et découlant largement de conditionnements sociaux. On pourra agiter tant que l'on veut les bourses l'Oréal pour jeunes chercheuses, tant qu'on aura aussi peu de jeunes femmes en maths ou en informatique, on n'en aura pas plus dans les recrutements. On se dirige vers des concours à jurys paritaires mais zéro candidates.