Premier exposé. La sonorisation était mal réglée, et même avec la molette du micro à fond on ne m'entendait pas bien. Quelqu'un me dit « Ne pouvez-vous pas juste parler plus fort ? » et l'organisateur dut répondre « S'il y a besoin d'un micro c'est justement parce que l'intervenant ne peut parler plus fort. »

En l'espèce, cette remarque était vraie, au sens qu'effectivement si j'avais pu adopter une voix de stentor j'aurais pu me débrouiller sans micro. En revanche elle n'était pas nécessaire, puisque l'organisateur et moi aurions pu songer par nous-mêmes qu'il suffisait que je parle plus fort… si cela avait été possible. De ce fait, cette remarque manquait de bienveillance : déclarer une évidence d'un ton agacé revient à reprocher à son interlocuteur sa stupidité de ne pas l'avoir pensée lui-même...

Une deuxième anecdote. Lors d'un séminaire Dagstuhl, un participant a cru bon de m'interrompre pour me dire « Mais vous savez que le problème que vous prétendez résoudre est indécidable ? ». Sans rentrer dans les détails mathématiques de la chose : bien sûr que je le savais, c'est une donnée de base de mon champ de recherche. Cette intervention était à peu de choses près comme quelqu'un qui aurait interrompu un médecin proposant un traitement du cancer en lui disant « Mais savez-vous bien que de toute façon tout humain finira par mourir ? »… Là encore, une remarque vraie, mais ni nécessaire ni bienveillante.

Le même participant a cru bon, plus loin, de faire remarquer, une fois que j'avais précisé que je n'avais pas de génération dynamique de variables « c'est un système à état fini, donc décidable ». Encore une fois, une remarque vraie mais sans pertinence (donc non nécessaire), et quelque peu condescendante. (Cette remarque manque de pertinence car un système à très très grand nombre d'états est, pour tout but pratique, indistinguable d'un système infini.)

Plus récemment, là encore lors d'un colloque, j'ai assisté à une scène pénible : un ponte du domaine a posé une séries de questions agressives à une doctorante. Certes, on pouvait objecter à l'approche que celle-ci avait adoptée, mais s'il avait fallu faire des reproches à ce sujet, c'était plutôt au directeur de thèse qu'à l'étudiante. Là encore, des propos au fond vrai (même si avec une certaine mauvaise foi par dessus), mais dont la véhémence les rendait néfastes, donc non nécessaires, et en tout cas manquant de bienveillance.

Passons maintenant plutôt à la réflexion. Pourquoi des gens a priori intelligents se sentent-ils fondés à interrompre un orateur pour faire ce genre de remarques ? Sans doute parce qu'ils ne réfléchissent pas à l'impression que leur intervention va provoquer, à savoir qu'ils prennent leur interlocuteur pour un imbécile. La bienveillance commence donc souvent par retourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler.