Nous nous sommes rendus compte qu'en l'espèce, nous avons en quelque sorte enfermé le loup dans la bergerie au lieu de le tenir à l'extérieur. Ne serait-ce pas le cas dans d'autres circonstances ?

Lorsque feu le Forum des droits sur l'Internet m'avait consulté au sujet des ordinateurs de vote électronique, je m'étais interrogé sur le modèle de l'intrus à prendre en compte : s'agissait-il, comme dans les clichés véhiculés par les médias, de « hackers » prenant le contrôle des ces machines de l'extérieur… ou fallait-il prendre également en compte des attaques commanditées par ceux qui ont avantage à fausser les résultats et qui ont les machines sous leur garde, c'est-à-dire les élus ? On m'a fait vite fait taire, comme si j'avais dit des grossièretés : en indiquant la possibilité que des élus puissent être malhonnêtes, je sortais de mon rôle de technicien et surtout je remettais en cause les idées admises sur les positions respectives de la Loi et des délinquants.

Le Parlement va bientôt examiner un projet de loi sur le Renseignement, contesté par certains milieux mais bénéficiant de la bienveillance des grands médias et de l'émotion des attentats de janvier dernier. Ce projet donne des pouvoirs aux services spécialisés, et donc à leur tutelle politique. Or, le mal ne saurait-il se situer de ce côté également ?

L'histoire ne manque pas de cas d'usage, par les politiciens, des services de renseignement et de police « antiterroriste » à des fins de commodité personnelle ou politique. On sait comment l'administration Nixon avait commandité, auprès de proches des services de renseignement fédéraux, l'espionnage du parti démocrate dans l'immeuble du Watergate. Plus près de nous, on se rappelle du ministre de l'intérieur Raymond Marcellin pour l'« affaire des plombiers » : des policiers de la Direction de la Sécurité du Territoire (actuellement, DGSI), déguisés en plombiers, avaient été surpris en train de poser des micros dans les locaux de l'hebdomadaire le Canard enchaîné. On sait aussi comment le président Mitterrand, voulant dissimuler sa deuxième famille (maîtresse et fille) en parallèle de son mariage officiel, avait fait espionner quantité de personnes, y compris des journalistes, par sa « cellule antiterroriste ».

On sait également que Dominique Strauss-Kahn, candidat à l'élection présidentielle et qui aurait eu de sérieuses chances à celle-ci s'il n'avait pas été arrêté à New York, était accusé de diverses infractions sexuelles et aurait donc eu un intérêt certain à pouvoir intimider certains témoins. On peut raisonnablement penser que quelqu'un qui a commis les actes qu'il a admis avoir commis pourrait ne pas avoir de scrupules à utiliser les services de renseignement ou de police à des fins personnelles, notamment pour couvrir certaines de ses actions. Après tout, ne lui a-t-on pas évité des poursuites pénales à New York en allant fouiller dans la vie de la victime afin de la décrédibiliser ? L'image d'un renard dans le poulailler vient à l'esprit.

Enfin, on peut relever l'ironie qu'il y a pour des dirigeants dénonçant le caractère antidémocratique du parti de Marine Le Pen à donner à celle-ci, sur un plateau, des moyens d'espionnage des citoyens, au cas, pas improbable, où elle serait élue.

Revenons à cette question de la porte de l'avion. Celle-ci concrétise une idée, commode pour l'esprit, selon laquelle il serait possible d'identifier d'avance les « méchants » et de protéger les « bons » — idée d'ailleurs tellement répandue que certains ont cru bon, avant le moindre résultat d'enquête, de s'enquérir de la nationalité des passagers, et que d'autres fantasment sur d'éventuels liens entre le pilote et les milieux islamistes. Les projets de détection des comportements suspects, voire seulement déviants, par une analyse de masse des communications Internet relèvent de cette volonté d'identification a priori des individus dangereux.

Je pense que nous devrions réfléchir au caractère dangereux et illusoire de cette idée selon laquelle on pourrait ériger une démarcation stricte, physique ou symbolique, entre les « gentils » et les « dangereux », surtout quand l'appareil du pouvoir est censé être du côté « gentil ».