Remarque liminaire : ceci est un billet de blog rédigé sur mon temps libre et non un cours, un article universitaire et encore moins une thèse de philosophie des sciences. Il n'y aura pas de bibliographie formelle et à peine quelques auteurs rappelés.

Ma première exigence de scientificité : l'intelligibilité et la clarté. Le propos doit avoir un sens à peu près univoque. À l'inverse, un propos sur le sens duquel des générations entières d'universitaires se disputent me paraît non scientifique.

Précisons ce que j'entends par propos clair et univoque. L'usage, en mathématiques, est de n'utiliser des concepts, définitions ou notations que si on les a préalablement introduits ou s'il s'agit de pratiques standard du domaine (et encore, même dans ce cas, on précise souvent certains détails afin d'éviter toute ambiguïté). Les définitions ambiguës ne sont tolérées que si l'ambiguïté n'a pas de conséquence sur le résultat et pour alléger le raisonnement.

Remarquons d'ailleurs que ce refus de l'ambiguïté va à l'encontre de certaines recommandations de « beau style », par exemple celle d'éviter les répétitions et de varier le vocabulaire. Au contraire, dans le propos scientifique, on tend à conserver un mot unique pour désigner un concept donné et à ne pas utiliser de « synonymes » : d'une part parce qu'on a pu utiliser deux mots « synonymes » dans le langage courant pour désigner deux concepts scientifiques distincts (par exemple « tas » et « pile » en algorithmique), d'autre part parce que lorsque le lecteur trouve un mot nouveau, il se demande s'il faut ou non le considérer comme synonyme d'un mot précédemment introduit. De même, on préférera souvent des structures grammaticales simples, même si le raisonnement logique oblige parfois à une certaine complexité.

Un propos non ambigu ne donne pas forcément une information précise sur le monde. Ainsi, « la distance entre le sommet de la Tour Eiffel et celui du Dôme des Invalides est comprise entre 0 et 10 km » est non ambigu, mais assurément peu précis. Ce qui importe est que le lecteur n'a guère de doute sur les notions évoquées et le sens des assertions qui sont faites, pas que ces assertions soient d'un grand raffinement (même si, bien sûr, s'il s'agissait de sélectionner des articles pour publication dans une revue scientifique, on prendrait en compte l'originalité et la précision).

Pourquoi est-il important que le propos soit clair et univoque ? Pour l'information du lecteur, bien sûr ; mais aussi pour la possibilité de discuter et contester ce qui est dit. Karl Popper prenait comme exigence de scientificité qu'un propos soit réfutable, c'est-à-dire qu'il soit rédigé d'une façon telle qu'on puisse le contester par des faits — par exemple « tous les chats ont un intestin » est vrai mais pourrait être réfuté en exhibant un chat sans intestin, tandis que « Dieu m'a donné la foi » est non réfutable. Sans aller jusqu'à exiger une réfutabilité par l'expérience physique (impossible dans bon nombre de domaines), j'exige pour ma part une sorte de réfutabilité par la discussion.

À l'opposé, certains propos sont tellement imprécis qu'il est même impossible d'en discuter la vérité. Des collègues sociologues disent « ce n'est même pas faux » à l'égard d'affirmations vagues mais peu intéressantes. Dans Impostures intellectuelles, Alan Sokal et Jean Bricmont relèvent certaines positions de sociologues ou philosophes qui peuvent avoir deux lectures, l'une sensationnelle mais très contestable, l'autre banale et de peu de portée : leurs auteurs s'attirent une renommée par les premières, mais, quand celles-ci sont trop contestées, expliquent qu'on a exagéré leurs propos et se réfugient dans la seconde lecture. De même, les clercs de diverses religions peuvent successivement adopter une lecture littérale ou rigoriste de leurs livres sacrés et de leur tradition, puis, cette position étant devenue intenable, déclarer qu'on a mal interprété leur position et expliquer que, bien entendu, certains passages de ces livres doivent être compris comme des métaphores, des images, de la poésie. Il n'y a bien sûr aucun mal à faire de la poésie, mais encore faut-il le dire franchement dès le début et non changer de grille de lecture en cours de route…

Blaise Pascal, déjà, affirmait au sujet des définitions mathématiques, qu'il fallait pour un terme donné choisir une définition et se tenir à elle, et ne surtout pas jouer entre plusieurs définitions différentes du même terme sans avoir démontré leur équivalence. C'est que, souvent, cette équivalence est non triviale et recèle la difficulté des théorèmes que l'on entend démontrer… donc passer subrepticement d'une définition à une autre permet de dissimuler une faille du raisonnement !

Ainsi, en quelque sorte, la clarté, l'intelligibilité, garantissent le respect d'une certaine règle du jeu intellectuel. C'est en quelque sorte le refus du respect de cette règle, d'une sorte de décence commune intellectuelle, que dénonce Jacques Bouveresse dans Prodiges et vertiges de l'analogie.

Poursuivons sur cette règle du jeu. En sciences, toute affirmation doit être étayée ; que ce soit par une démonstration mathématique, des données expérimentales, ou encore une référence. Dans tous les cas, les justifications doivent être suffisamment précises pour que l'on puisse les passer en revue ou les critiquer : une démonstration mathématique peut avoir des « trous », les données expérimentales peuvent avoir été récoltées selon un protocole contestable ou avoir été traitées sur la base de modèles ou d'hypothèses douteux, un texte donné en référence peut être lui même un mauvais travail ou être daté, dépassé.

Ceci explique l'abondance, dans les textes scientifiques, des notes de bas de page ou des renvois bibliographiques (même si l'on peut bien sûr trouver d'autres motivations à ces derniers : érudition affichée, flagornerie…). À l'opposé, un texte sans notes n'est le plus souvent pas un texte scientifique, car il ne donne pas les moyens de sa propre critique. Il en est ainsi de documents consistant la compilation d'anecdotes invérifiables : leur auteur a beau jeu d'exiger du lecteur qu'il démontre que celles-ci sont fausses, revendiquant ainsi l'inversion de la charge de la preuve. Dans le monde scientifique, c'est à celui qui parle ou écrit d'étayer ses propos ; dans le monde non scientifique, c'est souvent celui qui met en doute une affirmation que l'on somme de démontrer sa fausseté.

Prenons un exemple concret. On affirme souvent que Charles de Gaulle se serait gaussé de la recherche scientifique française à peu près en ces termes : « des chercheurs qui cherchent, on en trouve, des chercheurs qui trouvent, on en cherche ». Or, il est très douteux que Charles de Gaulle se soit abaissé à un anti-intellectualisme aussi vulgaire… mais là encore, on inverse la charge de la preuve : alors que cela devrait être à celui qui cite cette boutade d'indiquer quand et dans quelles circonstances Charles de Gaulle l'aurait faite, on met plutôt en demeure ceux qui contestent son authenticité de démontrer que Charles de Gaulle ne l'aurait jamais faite — ce qui confine à l'impossible, car il faudrait pour cela avoir un historique complet de la vie et des paroles du grand homme.

Un autre exemple : dans la presse grand public, il est courant de citer un fait scientifique comme provenant d'une « étude américaine » ou d'une « étude britannique », sans donner plus d'information bibliographique ni fournir de lien. Peut être s'agit-il pour les journalistes d'éviter le risque que des lecteurs ne se réfèrent à l'étude originale et ne constatent que celle-ci ne dit pas ce qu'on lui fait dire...

Ainsi, le propos scientifique organise sa propre traçabilité, alors que le propos non scientifique procède souvent par argument d'autorité.

Bien entendu, il s'agit là d'une vision quelque peu idéalisée de ce qu'est le discours scientifique, ou du moins de ce qu'il devrait être. La pratique est éventuellement différente. Par ailleurs, même au sein d'un article scientifique, il y a éventuellement une partie du discours qui n'est pas scientifique et ne prétend pas l'être : ce qui sert à justifier l'intérêt d'une direction de recherche ou certains choix d'expérience.

Les informaticiens éprouvent souvent un besoin de se justifier, contrairement aux mathématiciens purs, par exemple (qu'en dirait Boltanski ?). En informatique, il est donc courant, dans un article, d'inclure un paragraphe mentionnant d'éventuelles applications et parfois même leur impact sociétal ou économique. Habituellement, ce dernier n'est pas proprement justifié ou alors à l'aide de sources de rigueur discutable (p.ex. « études » de consultants industriels). Faire mieux demanderait une véritable étude économique et sociale, ce qui n'est ni dans l'objet de l'article ni dans les compétences de ses auteurs. La convention est donc de ne pas être trop exigeant à ce niveau. De même, on admet que lorsque les auteurs évoquent de possibles travaux futurs ou certains choix qui les ont guidés, ils puissent faire référence à leur intuition ou à des motifs extra-scientifiques : en effet il ne s'agit pas là d'établir des résultats de recherche, mais de justifier un comportement humain dont certains des motifs peuvent être « nous étions en bout de financement ».

Les principes de clarté, intelligibilité, et traçabilité que j'ai mentionnés me semblent relever, tout simplement, de l'honnêteté intellectuelle. À l'opposé, un discours volontairement flou et louvoyant ne m'inspire pas confiance.

PS: On dirait bien que je ne souscris pas à « Anything goes » de Feyerabend.