Un bon exemple des hésitations gouvernementales est la réaction au service Google Livres, présentant en ligne des ouvrages numérisés principalement issus de collections patrimoniales. On a parlé de « pillage » de la culture européenne, et le président Jacques Chirac a poussé en réponse un projet de « bibliothèque numérique européenne ». devenu Europeana. Las, il s'agissait en fait du troisième projet du genre, les deux précédents étant largement oubliés ; et le résultat s'avère décevant, pour une reconnaissance assez limitée de la part du public. Comment en est-on arrivé là ? Alexandre Moatti l'explique bien : pour cette bibliothèque numérique, comme pour d'autres projets, on a voulu, d'en haut, de très haut même, afficher une volonté politique sans se préoccuper des usages et des besoins. Les organismes chargés de les mettre en œuvre ont saisi une occasion de se mettre en valeur et d'attirer des financements publics — mais sans justement se préoccuper des besoins du public. Comme sur d'autres sujets, comme la mise à disposition du public de documents financés ou réalisés par l'État, les administrations hésitent, parfois leurrées par la perspective de « ressources financières propres » souvent assez faibles voire illusoires.

La défense d'une sorte de « village gaulois » numérique par des nouveaux Astérix, voilà l'origine du titre de l'ouvrage. Trop souvent, sur ces sujets, positions des intervenants finissent par devenir des postures ; celles-ci, tout en dispensant de fournir des justifications rigoureuses, permettent à certains de paraître dans les médias pour prétendre défendre la Connaissance, la Culture, etc. contre les barbares d'Internet, en se reposant sur un discours mêlant anti-américanisme, anti-capitalisme, haine de la science et de la technique, méfiance envers la jeunesse. Un débat en noir et blanc s'installe : d'un côté l'admiration béate, de l'autre une terrifiante eschatologie. Les positions nuancées et informées sont étouffées et le public peu informé in fine.

Sur le droit d'auteur et les droits voisins, Alexandre Moatti nous éclaire sur la complexité des mécanismes juridiques et des circuits financiers en jeu. Là encore, la rhétorique des intervenants ne nous éclaire guère, de part sa certaine duplicité : d'un côté, quand il s'agit de réclamer des subventions ou des protections spécifiques, on explique que la Culture n'est pas une marchandise ordinaire et qu'elle nécessite un traitement de faveur de la puissance publique ; de l'autre, quand il s'agit de réclamer la répression pénale de la copie illicite, de refuser le regard du public dans ses circuits financiers ou de récuser l'indignation devant les revenus de certains vedettes, on explique que les artistes sont des acteurs privés qui touchent de l'argent privé pour un travail dont le produit a droit à autant de protection contre le vol que les biens des magasins. Ceux qui parlent au nom des artistes n'en sont d'ailleurs souvent pas eux-mêmes : les cadres de certaines sociétés de perception et de répartition des droits vivent fort bien du système qu'ils font fonctionner et dont les infinies complications finissent par empêcher ou compliquer considérablement certains usages légitimes.

Comme les lecteurs de ce blog s'en doutent, les grandes lignes de tout ce qu'évoque Alexandre Moatti m'étaient connues. J'ai cependant découvert avec une certaine joie ironique que la situation était parfois pire que ce que je n'avais soupçonné (par exemple, j'ignorais les complexités de la rémunération des animateurs de radio)… D'une certaine façon, ce livre d'Alexandre Moatti, j'aurais moi-même voulu l'écrire : c'est le constat désabusé de dix années perdues pour l'action publique dans le numérique en France. Dix années que l'on ne regagnera pas, comme il était vain de lancer un projet bureaucratique et mal pensé en 2006 pour concurrencer Google bien pensé en 1996. Plus que des mesures concrètes, ce que nous décrit Alexandre Moatti, ce sont les modes de pensée et d'action que nous devons éviter pour le futur. À bon entendeur….