Les enseignants-chercheurs et leur recrutement

Le Conseil national des universités intervient dans certains aspects du recrutement et de la gestion de la carrière des enseignants-chercheurs titulaires des universités et d'autres établissements d'enseignement supérieur sous tutelle du ministère chargé de l'enseignement supérieur. Rappelons qu'à l'université enseignent des enseignants-chercheurs titulaires (maîtres de conférences et professeurs des universités), des enseignants du second degré (professeurs certifiés et professeurs agrégés), des contractuels à durée limitée (dont les attachés temporaires d'enseignement et de recherche, les ATER) et des vacataires.

Hors les disciplines médicales, il existe deux corps d'enseignants-chercheurs titulaires : les maîtres de conférences et les professeurs des universités. Les deuxièmes sont, de façon générale, plus expérimentés, plus âgés et mieux payés, et certaines fonctions et rôles sont réservés aux professeurs ou assimilés.

Pour devenir maître de conférence il faut être titulaire d'un doctorat, obtenir une qualification comme maître de conférence auprès du CNU, puis postuler sur un poste mis au concours par une université ou autre établissement. Pour devenir professeur des universités il faut être titulaire de l'habilitation à diriger les recherches (un diplôme que l'on passe après le doctorat alors que l'on a une certaine expérience longue de la recherche), obtenir une qualification comme professeur auprès du CNU, puis postuler sur un poste mis au concours par une université ou autre établissement.

Il existe des exceptions à ces règles : des travaux équivalents peuvent tenir lieu de doctorat (très rare) ou d'habilitation (je crois que cela ne s'applique en pratique qu'à des candidats venant de pays où ce diplôme n'existe pas) ; l'ancien doctorat d'État, supprimé en 1984, tient lieu d'habilitation ; les candidats exerçant déjà des fonctions de maître de conférence ou de professeur, ou leur équivalent à l'étranger, sont dispensés de qualification.

Surtout, dans certaines sections dont l'économie, il existe une autre voie de recrutement des professeurs : l'agrégation du supérieur, à bien distinguer de l'agrégation servant à recruter des professeurs du secondaire et de classes préparatoires aux grandes écoles. Ceci a son importance dans la polémique actuelle.

Le CNU est censé examiner, de façon générale et sans présumer des besoins particuliers de telle ou telle université, de l'adéquation des candidats à exercer des fonctions de maître de conférence ou de professeur des universités. Le travail d'un enseignant-chercheur se divise en recherche scientifique, enseignement, administration (de la recherche et de l'enseignement) ; il peut également avoir d'autres activités comme la vulgarisation ou le conseil aux pouvoirs publics. Le CNU va donc examiner les travaux de recherche et activités d'enseignement passés des candidats et déterminer si ceux-ci indiquent ou non la capacité d'exercer les fonctions du corps pour lequel ils recherchent la qualification (on exigera bien plus d'un candidat professeur que d'un candidat maître de conférence).

Une fois la qualification acquise (elle est valable 4 ans), le candidat peut se présenter aux concours ouverts par les universités et autres établissements. Il envoie un dossier, celui-ci est examiné par un comité de sélection formé d'enseignants-chercheurs et assimilés ; les candidats avec les dossiers les plus intéressants sont convoqués à une audition devant le comité ; le comité vote un classement, lequel est transmis à l'université.

Le conseil d'administration de l'université (dans une formation restreinte aux enseignant-chercheurs de niveau supérieur ou égal au poste) peut valider ce classement, le tronquer ou refuser de pourvoir le poste — il faut pour cela de solides justifications, car il ne peut substituer son jugement à celui du comité de sélection.

Dans certaines sections, comme l'informatique (27) le filtre du CNU n'est pas sévère : on est qualifié dès que l'on a publié de la recherche sérieuse et fait de l'enseignement dans le domaine et que l'on a envoyé un dossier en bonne et due forme avant la date limite. La plupart des candidats non qualifiés le sont parce qu'ils sont « hors section » : par exemple des mathématiciens qui veulent se faire qualifier en informatique. Dans d'autres, comme le droit, le CNU est très sévère au point de se substituer au jugement des comité de sélection.

Il est possible de former appel d'un refus de qualification devant un groupe de sections CNU ; je crois que c'est assez rare.

Le cas particulier des sections 1 à 6 : l'agrégation

L'économie, le droit, la gestion et les sciences politiques fonctionnent selon un régime particulier. Traditionnellement, la très grande majorité des postes de professeurs n'étaient pas pourvus selon le procédé de droit commun (qualification CNU, ouverture d'un poste au concours, envoi de dossiers, auditions) mais par des concours nationaux de l'agrégation. Celui-ci consiste en diverses épreuves, dont des leçons, devant un jury national. Les candidats reçus choisissent ensuite leur université d'affectation parmi les postes mis au concours.

La qualification du CNU n'est pas nécessaire pour passer l'agrégation. Je me demande donc pourquoi l'on met tant l'attention sur la composition thématique et idéologique du CNU et non sur celle du jury d'agrégation...

Récemment, il a été décidé, à titre expérimental et pour 4 ans, que la grande majorité des postes de professeurs de cette discipline pourraient être pourvus par la voie de droit commun et non par l'agrégation.

Les sections du CNU

Un principe général est que l'on fait évaluer les enseignants-chercheurs par leurs pairs (des chercheurs ou des enseignants-chercheurs, mais pas des administratifs, par exemple), de même discipline — tout simplement parce que les critères et les repères des biologistes ne sont pas ceux des hellénistes. Le CNU est donc divisé en 52 sections numérotées : par exemple 07 c'est « Sciences du langage : linguistique et phonétique générales », 27 c'est « Informatique », 60 c'est « Mécanique, génie mécanique, génie civil ».

Chaque enseignant-chercheur en exercice est rattaché à une section. Les effectifs d'enseignants-chercheurs rattachés varient considérablement d'une section à l'autre : en 2010 il n'y avait que 57 enseignants-chercheurs en théologie (discipline qui n'existe, il me semble, qu'à l'Université de Strasbourg, en terre concordataire), tandis qu'il y en avait 3271 en informatique et 1812 en économie.

Il n'est pas obligatoire de détenir une qualification de la même section que le poste envisagé, mais cela est fortement recommandé. On peut se faire qualifier dans plusieurs sections à la fois.

Dans chaque section CNU, il y a des maîtres de conférences ou assimilés et des professeurs des universités ou assimilés. Seuls les professeurs ou assimilés examinent les dossiers du niveau professeur. Dans chaque catégorie, 2/3 des membres sont élus, 1/3 nommé par arrêté ministériel. Les membres élus le sont par les personnels de même catégorie ou assimilés. Par « assimilés », j'entends que, sous certaines conditions, les personnels d'autres corps peuvent être électeurs, élus ou nommés au CNU — par exemple, les chargés de recherche au CNRS sont assimilés aux maîtres de conférence, les directeurs de recherche aux professeurs des universités. Par exemple, je suis électeur en section 27 comme si j'y étais professeur.

Le principe de la nomination ministérielle fait parfois jaser. À ce que j'en ai vu, les nominations ministérielles servent à corriger certains déséquilibres résultant des élections : représenter une thématique ou une zone géographique non présente, équilibrer le ratio hommes/femmes. Je connais plusieurs collègues que l'on a nommé ou envisagé de nommer au CNU, aucun n'avait de relations politiques leur valant cet honneur (mais on peut faire « quota de grenobloises »).

Insistons : si madame la ministre (ou est-ce madame la secrétaire d'État) veut nommer des économistes hétérodoxes au CNU, elle le peut.

Une instance similaire, mais distincte du CNU, existe au CNRS : le Comité national de la Recherche scientifique (CoNRS). Je précise cela car certains articles de presse semblent confondre les deux.

Le découpage des sections

Tout découpage du savoir relève d'un certain arbitraire, que l'on peut constater d'autant plus que différentes institutions peuvent prendre des décisions différentes. Ainsi, au CNU il y a deux sections de mathématiques (25, mathématiques pures, et 26, mathématiques appliquées) et une section d'informatique, tandis qu'au CoNRS il y a deux sections d'informatique (06 et 07) et une section de mathématiques.

L'étendue des domaines scientifiques balayés par une section varie considérablement d'une section à l'autre : ainsi, la section 27 (informatique) couvre tout le domaine, des modèles théoriques les plus abstraits jusqu'aux applications industrielles, de la synthèse d'images à la conception de « puces », tandis que la géophysique est divisée en deux sections (terre interne vs enveloppes superficielles, si je ne m'abuse), et il y a 6 sections de biologie.

Il n'est pas obligatoire d'être qualifié dans la section (ou l'une des sections) affichées pour le poste où l'on candidate, même si cela est fortement recommandé.

Habituellement, le découpage des sections se fait suivant les thématiques étudiées, même s'il y a certains recoupements — par exemple les probabilités peuvent être en mathématiques pures ou appliquées, la logique en informatique, mathématiques pures ou philosophie ; mais encore y a-t-il souvent des différences d'orientation justifiant ces différences de classification. En revanche, le cas de l'économie est le premier où l'on suggère qu'il faudrait des sections différentes suivant des orientations idéologiques ou politiques.

Promotions et attribution de primes

Comme tous les corps de fonctionnaires, ceux des maîtres de conférence et des professeurs des universités sont divisés en grades, ou classes : les maîtres de conférence comportent une classe normale et une hors-classe, les professeurs une deuxième classe, une première classe et une classe exceptionnelle. Au sein d'un même corps les droits et attributions statutaires sont identiques suivant la classe ; les seules différences sont la rémunération et le prestige. La classe exceptionnelle est contingentée. La hors-classe récompense des maîtres de conférence méritants et d'une certaine ancienneté qui n'ont pas encore pu passer professeurs (par exemple, si aucun poste de professeur n'a été ouvert qui corresponde à leurs thématiques et à leurs contraintes personnelles) ou ne le pourront pas, pour diverses raisons (par exemple, grand investissement dans l'enseignement et l'administration mais recherche insuffisante).

Au sens d'une même classe, la rémunération est fixée suivant l'échelon atteint et (hors le cas de la classe exceptionnelle) les avancées d'échelon se font à ma connaissance uniquement à l'ancienneté. La promotion à la première classe est donc un important enjeu pour un professeur deuxième classe.

Suivant le cas, l'évaluation des enseignants-chercheurs en vue d'une promotion se fait soit par une instance locale, soit par le CNU.

En sus de la rémunération indiciaire, qui ne dépend que de leur corps, classe et échelon, et d'une prime semestrielle quasi-automatique (de l'ordre de 500€), les enseignants-chercheurs peuvent toucher une prime d'encadrement doctoral et de recherche (PEDR), qui s'est appelée prime d'excellence scientifique (PES) sous la présidence de M. Sarkozy. Celle-ci, d'un montant annuel habituellement entre 3500€ et 7000€, hors cas exceptionnels, est attribuée après évaluation soit par une instance locale, soit par le CNU, suivant l'université. Dans tous les cas, la décision finale d'attribution revient à l'université, qui se décide notamment au vu de ses moyens financiers.

Il est donc inexact de laisser entendre, comme certains articles, que c'est le CNU tout-puissant qui attribue les primes et les promotions en général.

Les modalités de l'évaluation

Les membres des sections CNU reçoivent de nombreux dossiers à évaluer ; qui plus est, ils ne sont pas forcément familiers de la thématique de tous les dossiers dont ils ont à connaître (par exemple, un informaticien de cryptographie peut recevoir un dossier de synthèse d'images). Ils vont donc souvent se rapporter à des signes extérieurs de la qualité, ou du manque de qualité, des travaux scientifiques des candidats. Dans les disciplines de sciences « exactes », la qualité des travaux scientifiques se démontre habituellement par leur publication dans une revue (ou équivalent) internationale, sélective et à comité de lecture scientifique.

Expliquons ce dont il s'agit. Le scientifique fait ses recherches, et, une fois qu'il a des résultats (mesures expérimentales, théorie, preuve mathématique, algorithme…) il les met sous la forme d'un ou plusieurs articles, qu'il envoie à des revues (ou, dans certaines disciplines dont l'informatique, des conférences à comité de programme). Ces revues confient ces travaux à évaluer à des experts du domaine, qui rédigent des rapports (dans l'idéal, circonstanciés) concluant à la publication ou au refus. Les experts doivent évaluer la rigueur des raisonnements menés et, leur portée et leur originalité.

L'aspect international est important pour deux raisons. Tout d'abord, les idées doivent circuler et être confrontées internationalement. Ensuite, une revue nationale peut vite tourner à l'entre-soi incestueux, entre mandarins locaux qui se connaissent, avec tous les conflits d'intérêts que l'on peut imaginer : l'un évalue l'article de l'autre pour une revue, l'autre évalue le laboratoire de l'un pour le HCERES (une agence nationale chargée d'évaluer les laboratoires), etc.

Dans les disciplines de sciences « exactes », la quasi totalité des revues internationale sont de langue anglaise. Cela ne veut pas dire qu'elles sont publiées par des éditeurs britanniques ou américains — parmi les plus grands groupes d'édition scientifique on trouve le néerlandais Elsevier et l'allemand Springer. Cela ne veut pas dire non plus que le comité éditorial est « anglo-saxon » : une revue internationale a un comité éditorial international.

Par le passé, il a existé des publications de portée internationale dans d'autres langues, français, allemand et russe, notamment. Dans la plupart des disciplines, l'anglais est maintenant l'unique langue de publication. Les facteurs de cet état de fait sont multiples : puissance des États-Unis d'Amérique suite à l'effondrement de l'Europe dans les guerres mondiales, effondrement de l'URSS, montée dans la communauté scientifique de pays non-européens (Inde, dont la minorité cultivée parle anglais ; Chine…). La traduction est peu répandue, notamment en raison des risques de contre-sens lors de traductions par des non-spécialistes. De fait, les ouvrages scientifiques, s'ils sont traduits, le sont souvent par des scientifiques du même domaine et non par des traducteurs de formation « littéraire ».

Toutes les revues ne se valent pas ; certaines publient n'importe quoi ou presque, d'autres sont très sévères, parfois sur des critères extra-scientifiques (aspect « sensationnel » de la découverte annoncée pour les fameuses revues Science et Nature). Certains en sont donc venus à calculer des indices (« facteur d'impact ») ou à établir des classements évaluant l'excellence des revues et à les utiliser de façon « comptable » dans l'évaluation des laboratoires et des (enseignants-)chercheurs ; c'est la fameuse « évaluation bibliométrique ».

Une partie de la querelle concernant l'actuelle section d'économie au CNU semble porter sur le critère de publication internationale. Il n'est pas clair pour moi si ce à quoi on s'oppose est

  1. L'usage de critères bibliométriques, de classements plus ou moins arbitraires.

  2. L'accent sur les revues internationales en langue anglaise (défense de la langue française).

  3. Le fait que les revues internationales bien classées mettent l'accent sur certains types de travaux.

La question de l'existence du CNU et de la qualification

La procédure de qualification est un sujet de discussion récurrent chez les enseignants-chercheurs. Certains, notamment dans les disciplines scientifiques, prônent sa suppression, pour plusieurs raisons :

  1. C'est un processus coûteux en temps de travail qui duplique les efforts des comités de sélection.

  2. Vu le fort taux de qualification dans certaines sections, il faut vraiment être soit hors section soit vraiment très mauvais pour ne pas être qualifié. On se demande donc à quoi sert concrètement ce filtre, à part à soupçonner que certains comités de sélection pourraient vouloir recruter un total incompétent. Il s'agit donc d'une forme de manque de confiance de l'Université à l'égard de ses propres instances.

  3. Elle montre, là encore, le manque de confiance de l'Université envers les diplômes qu'elle délivre : à quoi bon doubler le doctorat d'une qualification, l'habilitation d'une autre qualification, si ce n'est pour admettre implicitement que certains doctorats ou certaines habilitations sont décernés pour des travaux insuffisants ? Dans ce cas, ne feront-on pas mieux de responsabiliser les universités et de les inciter à ne pas décerner de diplômes pour des travaux qui n'en mériteraient pas ?

  4. Cette phase nationale contredit l'autonomie affichée des universités.

  5. La qualification complique considérablement le recrutement de candidats ayant fait leur doctorat ou travaillant à l'étranger. En effet, si l'on n'est pas dans le système français, il est impossible d'imaginer que pour candidater à un poste affiché en février, il aurait fallu s'inscrire en octobre de l'année d'avant sur un site Web pour envoyer un dossier en décembre.

  6. À l'inverse, certaines sections feraient preuve d'une sévérité excessive et à géométrie variable, selon des critères mandarinaux (c'est la critique de François Garçon, un maître de conférence en cinéma âgé qui intervient véhémentement dans les médias à ce sujet).

À l'inverse, certains, notamment dans les disciplines littéraires, de sciences humaines et sociales, prônent le maintien de la qualification, souvent avec des arguments en miroir :

  1. Le filtre limite la quantité de dossier à traiter par les comités de sélection.

  2. Le népotisme et le favoritisme existent, l'exigence de qualification empêche les abus les plus criants.

  3. C'est un fait que certaines thèses et habilitations sont délivrées pour des travaux médiocres. Il est très dur de refuser son doctorat à un candidat qui y a passé 3, 4, 5 ans…

  4. La phase nationale garantit la portée nationale du concours de recrutement. La « localisation » intégrale des concours pourrait être la première étape d'une décentralisation des enseignants-chercheurs et des universités auprès des régions.

En sciences exactes, il est important de recruter de très bons enseignants-chercheurs (par opposition à des médiocres recrutés par amitiés locales, favoritisme ou népotisme) car les ressources des laboratoires dépendent de leur évaluation (HCERES) et de leur capacité à attirer des financements ; or les agences de financement (ANR, ERC…) évaluent la qualité scientifique des chercheurs impliqués. Autrement dit, un recruté médiocre devient vite un « poids mort » dans un laboratoire. On m'a fait remarquer que cet argument ne s'applique guère en lettres, sciences humaines et sociales, où il n'y a de toute façon guère de moyens.

Il faut également rappeler qu'il y a quelques années il y a eu un scandale lorsque la section 19 du CNU (sociologie) a « autopromu » quelques enseignants-chercheurs dont Michel Maffesoli, connu du grand public comme le directeur de thèse de la voyante Élisabeth Teissier.

In cauda venenum

Rappelons tout d'abord que les complaintes de chercheurs au sujet de la sous-représentation de certains sujets, de certaines approches (en général, les leurs) et la sur-représentation d'autres sujets ou approches sont fréquentes, et que dans l'immense majorité des cas elles n'arrivent jamais jusqu'aux médias. Ainsi, en informatique on entendait parfois des plaintes comme « il y a trop de combinatoriciens au CNRS, ils ont pris le pouvoir »… J'ai donc sans doute une vision plus cynique et « du milieu » que ceux qui commentent dans les médias grand public. Derrière les déclarations sur l'intérêt général, je me demande s'il y a des intérêts particuliers moins avouables.

Il est vrai que les collègues de lettres, sciences humaines et sociales, ont parfois tendance à mettre sur la place publique et avec une impressionnante grandiloquence des disputes qui, dans d'autres disciplines, seraient réglées en interne. On se rappellera par exemple de tribunes sur l'influence heideggerienne au Collège international de philosophie : en quoi cela concernait-il le grand public ?

Dans l'immense majorité des articles de presse, notamment dans les médias qui se veulent « de gauche », l'évocation de ce débat entre économistes se fait selon des schémas caricaturaux. Il y aurait d'un côté les « méchants », c'est-à-dire les « économistes orthodoxes », qui font des mathématiques, n'ont pas prévu la crise et prônent des solutions « ultralibérales », bref la « droite », et de l'autre les « bons », c'est-à-dire les « hétérodoxes », qui ne font pas de mathématiques mais des sciences sociales et prônent des solutions marxistes ou keynésiennes, bref la « gauche ».

Là dedans, on retrouve certains clichés culturels français : vouloir tout aligner sur une opposition gauche/droite, rejet des mathématiques (il n'est sans doute pas indifférent que l'immense majorité des journalistes ont fait des études « littéraires » auxquelles on accède souvent après avoir été dégoûté des mathématiques de l'enseignement secondaire), rejet de l'anglais comme langue scientifique, vite assimilé à l'impérialisme anglo-saxon et donc au capitalisme américain.

Ces postures politisées n'aident pas à la compréhension des enjeux scientifiques et universitaires. Il y a là pourtant une réelle question : s'agit-il

  1. De permettre à des thématiques actuellement sous-représentées de l'être mieux ? Il n'est pas aberrant, et même assez courant, d'avoir des sections différentes suivant l'accent sur certains aspects — par exemple, on pourrait avoir une section d'économie plus tournée vers la modélisation mathématique et une autre plus tournée vers l'interaction avec la sociologie, de la même façon qu'on a une section de mathématiques pures et une de mathématiques appliquées.

  2. Ou, comme le suggèrent certains comme Jean Tirole (lauréat du Prix de la Banque de Suède en l'honneur d'Alfred Nobel), de créer une section privilégiant des revues franco-françaises et l'entre-soi, où des médiocres pourront se recruter et se promouvoir entre eux ? Là encore, ce n'est pas impossible : j'ai rappelé plus haut le scandale de la section de sociologie.

Il y a là réelle matière à débat ; or je n'ai guère remarqué d'arguments factuels dans un sens comme dans l'autre.

Enfin, une autre interrogation. Dans l'hypothèse où une deuxième section d'économie, plus « sociale », serait créée, qu'avons-nous comme assurance que les universités voudraient bien y créer des postes ?