Dans l'émission Tout et son contraire du 19 janvier 2015, les frères Bogdanov (en fait, sans doute un seul des frères et j'ignore lequel) ont tenté de convaincre Philippe Vandel et les auditeurs de l'existence de Dieu :

« (P. Vandel) […] Êtes-vous bien certain que Dieu existe ? Je vous pose la question, vous qui avez écrit Le Visage de Dieu, êtes-vous bien certain que Dieu existe ?

- (I. ou G. Bogdanov) On est certain en fait de trois choses, à propos de ce que l'on appelle Dieu.

- Encore ? Trois ?
- La première, c'est que l'Univers n'est pas né par hasard. C'est une certitude aujourd'hui, et même les scientifiques qui ont des tendances matérialistes ou qui refusent cette idée, évidemment, d'une causalité à l'origine, reconnaissent, admettent que l'Univers est très bien réglé à l'origine. La deuxième conclusion c'est qu'il existe un avant Big Bang.

- On est certain, vous les Bogdanov, ou la communauté scientifique ?

- La communauté scientifique dans son ensemble !

- Et le troisième argument ?

- Troisième point ! Il faut remonter en 1931. À cette époque là, un tout jeune homme — il a 24 ans — c'est un mathématicien brillant, brillantissime, il s'appelle Kurt Gödel, il est autrichien, découvre — il n'invente pas, il découvre — un théorème qui porte son nom. Que dit ce théorème ? Il dit « Tout système logique est nécessairement incomplet. » Si nous considérons maintenant que l'Univers — et c'est incontestable — est un système logique, alors il est nécessairement incomplet, et sa cause se trouve à l'extérieur de lui. Il a une cause, cette cause est à l'extérieur de lui, elle est différente de lui. L'Univers est matériel et temporel, alors cela signifie que la cause est immatérielle et intemporelle, on est quelque part tout près de Dieu. »

Si je mentionne cet échange, c'est parce qu'il me semble un très bon exemple d'une certaine façon de traiter de la science. Sans examiner de près les arguments, certains points doivent déjà nous alerter :

  1. Le locuteur prétend résoudre une question philosophique importante, qui occupe l'humanité depuis des millénaires.

  2. Il utilise un argument d'intimidation : « et c'est incontestable ».

  3. Il utilise des arguments d'autorité : la « communauté scientifique dans son ensemble ».

  4. Il essaye de récupérer l'aura d'un grand scientifique, à savoir Kurt Gödel, dont il rappelle le génie précoce.

  5. Il utilise des arguments de plusieurs domaines scientifiques dont la maîtrise conjointe est rare (ici, la cosmologie et la logique mathématique).

Contrairement à M. Bogdanov, je ne prétends pas m'y connaître en cosmologie. Oh, certes, j'ai bien lu quelques présentations de vulgarisation sur le Big Bang, mais je ne me hasarderais pas à discuter de ce qui a bien pu arriver avant (si toutefois cela avait du sens, ce dont je ne suis pas convaincu). En revanche, j'enseigne les théorèmes d'incomplétude de Gödel (ainsi que son théorème de complétude, mais c'est un autre sujet) et on me pardonnera donc mes objections à ce sujet. (*)

Rappelons ce dont il s'agit. Le premier théorème d'incomplétude de Gödel se résume en effet par « tout système logique est incomplet », mais cela est trompeur car on n'explique pas ce que l'on entend par système logique. L'énoncé suivant, trouvé sur Wikipédia, est plus précis :

Dans n'importe quelle théorie récursivement axiomatisable, cohérente et capable de « formaliser l'arithmétique », on peut construire un énoncé arithmétique qui ne peut être ni prouvé ni réfuté dans cette théorie.

Les systèmes logiques dont il est question sont des systèmes de règles destinés à formaliser les raisonnements en arithmétique entière, c'est-à-dire les raisonnements sur des énoncés comme « pour tout n, il existe un nombre premier entre n et 2n ».

On ne voit donc pas très bien le rapport avec l'Univers et en quoi celui-ci serait un « système logique » dans ce sens, fait que M. Bogdanov estime pourtant « incontestable ».

Il est possible que M. Bogdanov joue sur plusieurs sens de l'expression « système logique ». On l'a vu, dans l'énoncé du théorème d'incomplétude de Gödel, ce terme a un sens précis et très technique (et encore, j'ai épargné au lecteur les définitions possibles de la cohérence et de ce que veut dire « formaliser l'arithmétique »). Peut-être que son argument sur l'Univers se réfère à l'idée que l'Univers évolue selon des lois mathématiques, donc « logiques ». Bien entendu, tout raisonnement qui prétend démontrer un résultat en changeant le sens d'un mot entre deux étapes est un sophisme trompeur !

Quant à l'incomplétude logique, elle ne se réfère pas à l'existence d'une « cause » (notion non définie pour un système logique) mais à celle d'un énoncé qui ne peut être prouvé dans le système logique considéré et dont le contraire ne peut pas non plus être prouvé dans le système logique. Là encore, on glisse du sens technique du mot « incomplet » à une idée différente : « a besoin d'un objet extérieur comme cause ».

La suite ne vaut pas mieux. « Il a une cause [...] différente de lui. L'Univers est matériel et temporel, alors cela signifie que la cause est immatérielle et intemporelle. » Ce raisonnement est douteux, il suffit pour s'en convaincre de remplacer « cause » par « mère » et « Univers » par « bébé » : « Il a une mère différente de lui. Le bébé est matériel et temporel, alors cela signifie que sa mère est immatérielle et intemporelle. ». Absurde, non ?

Je pense, et cela est triste, que les raisons du succès des frères Bogdanov sont justement les points que j'ai relevés comme des signaux d'alerte :

  1. Le locuteur prétend résoudre une question philosophique importante, qui occupe l'humanité depuis des millénaires. Le public aime bien qu'on parle des « grandes questions », le reste fait mesquin.

  2. Il utilise un argument d'intimidation. Visiblement, le public aime bien les personnes assurées d'elles-mêmes, tandis que les scientifiques aiment souvent nuancer ou restreindre la portée de leurs propos.

  3. Il utilise des arguments d'autorité. Le public aime bien l'autorité.

  4. Il essaye de récupérer l'aura d'un grand scientifique. Le public a une vision de la science très « grands hommes » (Einstein etc.). À côté, l'universitaire lambda passe pour un médiocre, aigri et mesquin.

  5. Il utilise des arguments de plusieurs domaines scientifiques dont la maîtrise conjointe est rare (ici, la cosmologie et la logique mathématique). Cela fait érudit et donne l'impression d'une pensée vaste, à l'inverse de la « spécialisation » souvent tant décriée.

Il me semble, à ce point, assez vain de vouloir lutter. De toutes façons, ceux qui se laissent prendre à ce genre de divagations sur la Vie, l'Univers et le Reste ne lisent sans doute pas mon blog…

(*) Il me semble que les frères Bogdanov reprennent sur ce point un raisonnement douteux dû à Régis Debray.