Depuis les attentats contre Charlie Hebdo et le supermarché casher, on entend certains s'inquiéter de ce que « les jeunes », ou du moins « certains jeunes », ne croient plus les grands médias et vont au contraire « sur Internet » où fleurissent, nous dit-on, des théories du complot.

Quelques rappels sur les 15 dernières années. Suite aux attentats du 11 septembre 2001, le gouvernement des États-Unis s'est lancé dans une guerre contre le dictateur Saddam Hussein, débouchant sur une occupation de l'Iraq, au motif que ce dictateur aurait détendu des « armes de destruction massive ». Il s'est avéré qu'il s'agissait là de mensonges du gouvernement américain à son peuple, à ses représentants, et aux Nations-Unies ; bref qu'il y avait eu complot pour débuter une guerre injustifiée. Guerre dont, soit dit en passant, nous peinons à régler les conséquences tardives, dont la montée du fameux « État islamique ».

Au vu de pareil exemple, il est parfaitement rationnel et légitime d'envisager la possibilité que des gouvernement « occidentaux » puissent mentir à des fins politiques sur un problème de vie ou de mort. Ce n'est pas tout ; certains dirigeants n'hésitent pas à faire appel à des théories du complot lorsque cela les arrange.

Le nom de Nicolas Sarkozy est apparu dans diverses « affaires », entre lesquelles on se perd, avec des épisodes rocambolesques comme l'utilisation de téléphones portables enregistrés sous des noms d'emprunt. Certains de ces amis ont insinué que les enquêtes judiciaires menées à son égard relèvent d'un complot mêlant l'actuel gouvernement et des juges rouges.

Lorsque Dominique Strauss-Kahn a été arrêté à New-York, certains de ses amis sont intervenus pour mettre en doute les faits qui avaient filtré. Ainsi, Bernard-Henri Lévy a jugé non plausible qu'une femme de ménage puisse rentrer seule dans une chambre, vu que dans ce genre d'hôtels le personnel de ménage intervient en brigade. D'autres se sont mis à gloser sur les relations réelles ou supposées entre certains employés de la chaîne d’hôtellerie et l'UMP.

Je l'avoue, je ne vois pas ce qu'il y a de substantiellement différent entre faire remarquer (sans plus ample connaissance des faits) qu'il n'est pas plausible qu'une femme de ménage intervienne seule dans une chambre d'un hôtel de luxe et faire remarquer qu'il n'est pas plausible qu'un terroriste entraîné oublie sa carte d'identité dans un véhicule. La seule différence est que dans un cas il s'agit d'une rumeur anonyme, tandis que Bernard-Henri Lévy jouit d'un accès constant aux grands médias pour discuter de tout sujet.

On pourrait multiplier les exemples de personnalités politiques qui, quand cela les arrange, évoquent un complot et une « version officielle » mensongère. Par exemple, divers sympathisants de la « Manif pour Tous » expliquent que le vrai nombre de manifestants était bien supérieur à ceux estimés par la police et les médias et qu'il y a une sorte de complot pour que la vérité n'éclate pas.

Ainsi, si des théories du complot sont effectivement diffusées sur Internet, il me semble qu'elles s'inscrivent dans un climat de suspicion entretenu par les politiciens et les médias classiques. Par ailleurs, s'attaquer à Internet, comme le fait Jean-Luc Porquet dans le Canard Enchaîné du 21 janvier, n'est pas anodin dans le climat actuel, où des politiciens multiplient des déclarations selon lesquelles il faudrait mieux « contrôler » Internet et les « réseaux sociaux ». Il est d'ailleurs troublant que l'article de M. Porquet retrace un historique idyllique de la presse papier en jetant un voile sur certaines dérives ; la presse papier, ce n'est pas seulement Albert Londres et Hubert Beuve-Méry, c'est aussi la presse d'extrême-droite des années 1900, 1930 et 1940… Là encore, l'indignation est sélective !