De nos jours, l'expertise des « sachants » est contestée. Les chercheurs en biomédecine et pharmacologie sont soupçonnés de servir les intérêts de l'industrie pharmaceutique et non ceux des patients. Les géophysiciens qui ne rejettent pas complètement la fracturation hydraulique et l'exploitation des huiles et gaz de schiste sont soupçonnés d'être à la botte des pétroliers. Les biologistes qui n'affirment pas les dangers des organismes génétiquement modifiés sont soupçonnés de conflits d'intérêts et de travaux pour Monsanto et cie. Quant au nucléaire, tout chercheur ayant travaillé de près ou de loin avec le CEA ou un industriel de ce domaine est soupçonné de biais.

Sous un autre angle idéologique, les climatologues sont soupçonnés d'inventer des scénarios catastrophe à des fins mystérieuses, peut-être dans le but de favoriser la mise en place d'une économie dirigée. Les sociologues sont soupçonnés de parti pris idéologiques les conduisant à des représentations erronées de la société qu'ils prétendent étudier.

À une échelle plus personnelle, nombreux sont ceux qui rejettent au moins implicitement la science la plus largement admise. L'homéopathie n'a pas fait la preuve d'une efficacité supérieure à celle d'un placebo et ses principes vont à l'encontre des lois établies de la physique et de la chimie. On vend divers traitements et objets également douteux, par exemple les fameux colliers d'ambre censés calmer les douleurs dentaires des nourrissons. Les médias font des sujets sur les « électrosensibles ».

Mes lecteurs savent que je suis intrigué quand deux situations similaires produisent des phénomènes sociaux différents. Ici, je me demande pourquoi certaines expertises sont contestées, tandis que d'autres sont largement ignorées et leurs conséquences admises.

Prenons un exemple concret. Les normes de conception des avions de ligne, souvent conçues dans des groupes de réflexion industriels (EUROCAE, RTCA), sont édictées par des administrations peu connues du grand public (FAA, EASA), qui harmonisent leurs réglementations par des accords dont on ne discute jamais dans les médias et au travers d'un organisme onusion parfaitement inconnu du grand public (OACI). On ne conteste jamais, dans les médias, que les systèmes de pilotage informatisés des avions sont conçus pour avoir moins d'une panne grave pour un milliard d'heures de vol. On ne remet pas en cause la norme DO-178. On ne s'offusque pas que l'Airbus A350 XWB ait pu obtenir une qualification ETOPS 370 avant même sa mise en service et donc la démonstration de sa fiabilité en utilisation commerciale, c'est-à-dire qu'on l'autorise à voler à 6h10 minutes de vol du plus proche aéroport de déroutement alors qu'il s'agit d'un biréacteur.

Qu'est-ce qui explique que, dans un cas, il y a contestation, dans l'autre, ignorance et acceptation ?


Je vois bien une explication. Un crash aérien est un événement spectaculaire et incontestable, où un ensemble de victimes est clairement déterminé. On peut bien sûr s'interroger ensuite sur ses causes et avoir plusieurs théories, mais la disparition ou l'accident d'un avion n'est pas mise en doute. À l'inverse, on a pu contester le réchauffement climatique (pas assez de données à long terme) puis sa cause anthropique, et ce avant même de discuter des normes à mettre en place pour résoudre ce problème à moyen et long terme. Quant aux dégâts du tabac, de l'amiante ou de certains médicaments, il s'agit de problème de santé à long terme, « diffus » au sein de la population. Dans un cas, l'industrie a intérêt à ce que des accidents ne se produisent pas, car ceux-ci la mettraient en danger à court terme. Dans l'autre, elle peut espérer jouer la montre, susciter des doutes sur la réalité des problèmes qu'elle crée, etc.