En France, des collectivités locales installent à leur siège (Hôtel de Ville, Conseil Général) des crèches de Noël. Certains s'y opposent, et ont d'ailleurs eu gain de cause auprès de la justice administrative. D'autres considèrent qu'il s'agit là non plus de laïcité, mais d'une sorte de laïcisme totalitaire visant rien de moins que couper la France de ses racines chrétiennes. Une polémique assez oiseuse s'ensuit — je dis oiseuse, car tout ceci me semble bien éloigné des grands problèmes de la France et du Monde. Toutefois, n'ayant pas de solution aux grands problèmes, je vais modestement tenter d'analyser ladite polémique.

La neutralité du service public

Le service public a une obligation de neutralité et d'impartialité. Un agent public, fût-il élu local, qui traite le cas d'un administré qui veut faire valoir un droit doit s'abstenir de tout parti-pris personnel, et doit faire valoir le droit et non ses convictions philosophiques ou religieuses personnelles. C'est pour ceci notamment que l'on interdit — selon des modalités et des degrés divers selon les fonctions exercées — aux agents publics d'exprimer ostentatoirement ces convictions dans l'exercice de leurs fonctions, parce que cette expression pourrait constituer une forme de pression à l'égard des administrés.

Pour se rendre compte de phénomènes qui pourraient nous paraître insignifiants dans notre entourage familier, il est parfois utile de se transposer ailleurs. Si je devais former une requête auprès d'une administration étrangère affichant des versets du Coran au dessus du guichet, j'aurais peut-être un moment d'intimidation, je me demanderais si mon dossier serait traité avec impartialité ou si je serais pénalisé pour ne pas être musulman. Une administration, une mairie, un conseil général, sont des lieux de pouvoir, où l'on peut donner ou non une autorisation, accorder ou non un permis, faciliter ou au contraire faire s'enliser des démarches.

On m'objectera certainement que ce genre de discriminations arrive peut-être ailleurs, mais que la France est un état de droit. Voire. Lors de l'examen de la loi sur le mariage homosexuel, des maires ont déclaré qu'ils interdiraient la célébration de tels mariages dans leur ville ; autrement dit, ils envisageaient de priver, au nom de leurs convictions religieuses et philosophiques personnelles, certains de leurs concitoyens d'un droit qui leur est reconnu par la loi. Il a fallu, semble-t-il, rappeler à certains qu'agir ainsi les exposerait à des poursuites…

Bien entendu, la présence d'une crèche dans le hall d'entrée d'une administration ou d'une assemblée élue n'est pas du même ordre que le refus par un fonctionnaire ou un élu de reconnaître les droits d'un administré. Par ailleurs, certains font valoir que la crèche est en France un symbole plus culturel que cultuel. Pourtant, sur ces deux points, on constate qu'il y a deux poids, deux mesures.

Pour prendre un exemple proche de moi, en France, on interdit aux doctorantes qui voudraient enseigner à l'université de porter un foulard dans leurs cheveux, au motif que celui-ci constituerait un signe ostentatoire d'appartenance à la religion musulmane (en revanche, on n'interdit par le port de pendentifs chrétiens). On peut cependant valablement arguer que ce foulard est un trait culturel et non religieux (certaines musulmanes n'en mettent pas, et des non-musulmanes, par exemple les religieuses catholiques, se couvrent les cheveux). Par ailleurs, un élu local a bien plus de pouvoir envers ses administrés qu'un chargé de travaux dirigés. Enfin, certains ont cru bon d'évoquer les possibilités d'« endoctrination » ; je serais curieux de savoir en quoi le fait que l'enseignante porte un foulard sur la tête lors de travaux pratiques de C++ lui permet d'endoctriner qui que ce soit.

On peut également se demander pourquoi certains catholiques insistent sur la présence de crèches dans les mairies et autres sièges de collectivités locales. Manqueraient-ils de locaux ? Il y a en France de très nombreuses églises, dont de très beaux édifices de centre-ville, souvent peu fréquentées, de sorte que l'installation d'une crèche pose rarement de problème de place. Quelle utilité de réclamer, en sus, une crèche devant une assemblée territoriale ?

La tribune de Gaultier Bès

C'est sur ces pensées que j'ai pris connaissance de la stupéfiante tribune publiée dans le Figaro par mon camarade Gaultier Bès.

Gaultier Bès voit dans le refus de certains des crèches dans les mairies et conseils généraux, et dans les décisions de justice rendues à cet effet, une « censure étatique », un « trou de mémoire orwellien », la manifestation d'idées « totalitaires ». Pareils propos me peinent, tout d'abord parce qu'ils me semblent dénoter un immense manque de respect envers ceux qui ont vécu, ou vivent encore, sous l'emprise d'un pouvoir totalitaire — par exemple celui de Daesh, qu'il cite en exemple.

Il m'est pénible de devoir rappeler à un normalien agrégé ce qu'est un état totalitaire qui exerce la censure. Le totalitarisme, c'est l'immixtion et l'ingérence dans la vie personnelle, dans les conversations, dans les interactions entre individus, dans les relations intimes, dans la volonté de tout contrôler et de préserver la Société de dangers mystérieux, de la décadence ou de l'impureté. Il y a eu des totalitarisme athées ; mais, longtemps, le christianisme a également été totalitaire. Avant la Révolution française, dans bon nombre de pays d'Europe, le simple fait de ne pas suffisamment affecter la dévotion chrétienne, ou, pire, de rédiger un ouvrage hérétique, pouvait amener au lynchage ou au bûcher. Plus tard, divers pays chrétiens ont réglementé la vie sexuelle de leurs concitoyens, quels organes pouvaient ou non légalement se toucher, selon ce que la morale chrétienne leur semblait autoriser ou pas. C'est cela, le totalitarisme.

Quant à la censure, faut-il rappeler que celle-ci consiste pour l'État à interdire certains propos ? On constatera aisément qu'en France le catholicisme est tellement censuré qu'il dispose d'un journal fortement subventionné (la Croix, par ailleurs fort intéressant), de canaux de radio et de télévision, de librairies, de maisons d'éditions, et de créneaux du dimanche matin sur les télévisions publiques. Tout ceci n'est pas sans rappeler ces politiciens ou commentateurs qui, sans cesse invités à donner leur opinion dans les médias, ont le front de prétendre qu'ils sont brimés et ignorés par le « système ».

Gaultier Bès nous rappelle que, parmi les principes de vie enseignés par Jésus-Christ, il y a le « désencombrement », par opposition à l'« accumulation » des biens et facilités terrestres. N'est-ce pas cependant une réaction de nanti que de réclamer l'usage des locaux des collectivités territoriales pour installer des scènes religieuses, alors que l'on dispose de tant de bâtiments dédiés à cela ? En cette saison de Noël, cela évoque Ebenezer Scrooge, riche, mais qui, au lieu de se contenter de ce qu'il a et qui lui permettrait de vivre confortablement, veut toujours plus.

J'irai plus loin. Le nanti, ou privilégié, non seulement jouit d'avantages par rapport à ses concitoyens, mais finit par ne plus les voir, ou alors à considérer que ceux-ci lui sont dus par le reste de la société. Exiger des crèches de Noël dans les mairies tout en refusant le port d'un foulard sur la tête d'une enseignante universitaire subalterne est une forme du privilège catholique.

Mais, me dira-t-on, le propos de Gaultier Bès n'est pas là, mais dans la dénonciation de la commercialisation de Noël, de ces père Noël bien gras qui servent à vendre des jouets et des je ne sais-quoi. Il va même jusqu'à dire que si on veut l'« interdire » (je mets des guillemets, on se rapportera à mes explications ci-dessus), c'est qu'elle gêne le commerce et qu'elle rappelle que l'enfant ni n'est un droit ni un dû, mais un don de Dieu qui n'a pas à être prévu ou planifié. À vrai dire, je vois peu de rapport entre la crèche de Noël et la planification familiale ; en effet, celle-ci s'adresse à la procréation naturelle, tandis que la grossesse de Marie relève, dans la tradition chrétienne, d'un phénomène surnaturel.

Malgré nos divergences, je tombe d'accord avec Gaultier Bès sur le caractère « encombré » de ces fêtes de fin d'année et des conventions sociales petites bourgeoises qui les entourent : ces repas aux mets lourds, ces cadeaux qu'il faut acheter ou recevoir par obligation, et qui nous encombrent tellement que certains les remettent en vente en ligne dès le lendemain. Cela aussi, c'est culturel…

Toutefois, je pense que cette polémique autour des crèches n'a pas grand-chose à voir avec la défense de la liberté d'expression ou avec la dénonciation du consumérisme. Il s'agit plutôt, tout simplement, d'inventer encore une menace pour ressouder le catholicisme conservateur, de même que la supposée « Guerre contre Noël » permet de galvaniser les chrétiens conservateurs outre-Atlantique. Le PACS devait amener la fin de la société française, le mariage homosexuel également, et puis on a parlé de la procréation médicalement assistée, puis de la gestation pour autrui, il faut bien trouver un sujet suivant de mobilisation… Tout cela relève de l'utilisation dans la Cité de principes commerciaux selon lesquels il faut toujours des nouveautés, toujours s'assurer une publicité. La nouvelle menace contre la France et ses racines, le nouvel iPhone, même stratégie de l'annonce.