Une plaisanterie que les enseignants font parfois lors de travaux pratiques ou de voyages scolaires avec des élèves ou des étudiants ayant la maturité nécessaire pour la comprendre est d'expliquer qu'on a droit à un certain « taux de perte », ou encore qu'il s'agit pour eux de ne pas se perdre ou se blesser afin d'éviter à l'enseignant de « remplir de la paperasse ». Il s'agit, bien entendu, d'un clin d'œil au caractère profondément bureaucratique de notre société.

Certains s'étonnent ou s'insurgent de ce qu'une enquête administrative de la Gendarmerie nationale ait conclu à l'absence de faute de la part du gendarme ayant tué Rémi Fraisse.

Comme le dit le rapport, pareille enquête a pour but

« d'[évaluer] le respect des procédures d'engagement des unités au [maintien de l'ordre] ainsi que la conformité à la déontologie des comportements individuels et collectifs des gendarmes mobiles (GM) et départementaux (GD) ».

Au sujet de la mort de Rémi Fraisse, les rapporteurs relèvent que le gendarme qui l'a tué a respecté les conditions et précautions d'utilisation des grenades offensives, et conclut :

« En l'état des informations recueillies au cours de cette enquête, et au plan administratif développé ci-dessus, l'IGGN ne dispose pas d'éléments permettant de caractériser une faute professionnelle. »

La question de fond est donc de savoir si les conditions et précautions d'utilisation des armements par la police et la gendarmerie françaises sont adéquates, et, pour parler crûment, le « taux de perte » que l'on admet.

J'ai déjà expliqué ici en quoi l'argument qu'un événement comme l'accrochage d'une grenade dans le sac à dos d'un manifestant est très improbable méconnaît la nécessité d'analyser cette probabilité sommée sur toutes les manifestations sur une grande période de temps. Autrement dit, ce qui importe ce n'est pas la probabilité de tuer Rémi Fraisse en particulier, mais le nombre moyen de morts que l'on s'autorise sur une décennie.