Je reviens ici sur des sujets que j'ai déjà évoqué plusieurs fois : les fausses idées sur le lien entre recherche et industrie, et la nécessaire distance qu'il faut avoir face aux annonces de découvertes ou de perspectives scientifiques ou techniques.

Productivistes et néo-luddites : deux discours en miroir

Un certain discours productiviste associe recherche, création de start-ups, « innovation » et développement de nouveaux produits qui répondent à des « besoins sociétaux ». Ce discours est souvent celui des politiciens qui justifient l'investissement dans la recherche scientifique, souvent aussi celui des services de relations publiques et des journalistes qui présentent les avancées scientifiques, dont on n'oubliera pas de présenter les retombées potentielles. Parfois, ce discours s'accompagne de sous-entendus négatifs plus ou moins explicites : si une recherche ne débouche pas sur une start-up ou un brevet, c'est qu'elle est inutile.

Ce discours suscite chez certains une opposition. Les uns considèrent que la recherche fondamentale est mise en péril par la nécessité de s'inventer des débouchés à court terme (et je suis d'accord avec eux, bien qu'il y ait des aspects critiquables dans certaines défenses de la recherche fondamentale). Les autres vont plus loin : soit qu'ils critiquent certaines applications envisagées (dans les biotechnologies, l'interface homme-machine, etc.), soit qu'ils jugent que toute application, dans le système économique capitaliste et la démocratie représentative  qui sont les nôtres, les évolutions technologiques ne peuvent se faire qu'au détriment du peuple et de l'environnement.

Ce que je trouve particulièrement troublant chez ceux qui critiquent le lien entre la recherche et les applications économiques, c'est qu'ils prennent souvent pour argent comptant le discours des politiciens, des services de presse et des journalistes. Prétendant avoir une vision plus fine du monde, de l'économie, de la production que le reste du public (et que les scientifiques eux-mêmes, souvent accusés de « manque de réflexivité » et de « courte vue »), ils reprennent les beaux discours et les projets fumeux comme s'ils étaient la réalité.

Une usine à produire des brevets et des start-ups ?

Un exemple. Sur le campus de Grenoble on va construire un nouveau bâtiment pour héberger des laboratoires d'informatique et de mathématiques appliquées, dit « bâtiment PILSI ». L'annonce officielle fait la part belle aux retombées technologiques et au lien avec les entreprises. En réaction, un tract a été placardé, qui dénonce d'une part le partenariat public-privé (PPE) pour l'érection de ce bâtiment (ce qui n'est pas le sujet de ce billet), d'autre part les développements technologiques et la création de start-ups. Comme si, en quelque sorte, l'État, la Région etc. allaient rajouter 1000 chercheurs pour concevoir gratuitement des produits commercialisables par des entreprises privées.

La réalité est bien entendue plus prosaïque : on va déménager dans ces locaux des enseignants-chercheurs et chercheurs qui actuellement sont dans d'autres locaux, dont certains vétustes ou éloignés des bâtiments d'enseignement. Les gens poursuivront les recherches qu'ils font actuellement, dont seule une partie concerne les débouchés économiques immédiats.

Un résultat de recherche donne très rarement un produit à court terme

Je pense que derrière tout cela, il y a une sous-estimation grossière de la distance entre une découverte scientifique, un prototype de laboratoire, un démonstrateur et un produit vendable, chaque étape demandant un travail important. J'ai déjà expliqué ici pourquoi j'attribue en partie cette sous-estimation à l'influence de clichés de la culture populaire, le scientifique (qualifié de « professeur » même si l'on ne sait pas très bien qui l'emploie et où il professe) accomplissant seul ou presque toutes les étapes de la découverte à la conception d'un objet industriel. Que l'on me permette quelques exemples.

Le général du génie Leslie Groves, qui dirigeait le projet Manhattan, mentionne dans ses mémoires de ce projet comment certains des éminents scientifiques participant au projet sous-estimaient l'expertise nécessaire et la complexité de l'ingénierie de certaines grandes installations nécessaires au projet. En effet, on ne conçoit pas d'énormes usines comme K-25, S-50 et Y-12 comme des expériences de laboratoire… (Lors des mes études, j'ai moi-même constaté comment certains brillants condisciples sous-estimaient les difficultés d'ingénierie, voulant refaire à partir de principes physiques de base des dispositifs qui avaient demandé des années de mise au point à des ingénieurs. Hubris.)

Cette question du passage à l'échelle se retrouve dans divers domaines : ce n'est pas pareil de synthétiser un gramme, un kilogramme, et une tonne de matériau !

Après ce projet pharaonique et destiné à gagner une guerre mondiale, voyons plus modeste. Un collègue a fait l'objet d'un article dans la presse locale pour une application de positionnement en intérieur pour téléphone portable : cette application, destinée aux aveugles et malvoyants, reconnaît l'endroit où la photo a été prise à l'intérieur de locaux à l'aide d'une base de données (*). Une discussion avec le collègue m'a confirmé ce que je soupçonnais : il y a loin entre le prototype de recherche, testé par ses concepteurs uniquement à l'intérieur du bâtiment d'informatique de l'université (pas très grand) et un produit effectivement utilisable par les handicapés. En effet, une fois passé le temps de la recherche appliquée (ici : vérifier une hypothèse, que l'on puisse ou non arriver à se positionner à l'aide d'un tel dispositif et de certains algorithmes), vient le temps du développement : il faudrait un produit fiable, s'installant sur tous types de téléphones, avec une infrastructure de base de données, un système pour constituer celle-ci, une interface utilisateur pratique, des évaluations dans divers locaux par des personnes valides puis par des handicapés… Tout ceci demanderait bien sûr plus de travail que la résolution de la question de recherche !

De 2002 à 2007 j'ai été un des concepteurs et développeurs d'un outil, Astrée, destiné à l'industrie avionique (et plus particulièrement à Airbus). Il a fallu pour cela résoudre des questions scientifiques, dont certaines n'avaient pas été étudiées faute de considération pour les applications. Il a fallu considérer des problèmes de passage à l'échelle algorithmique, car on ne traite pas des programmes de 10 lignes avec 3 variables comme des programmes de 500000 lignes avec 100000 variables. Ce logiciel a été ensuite confié à une société, Absint, pour commercialisation. Encore a-t-il fallu à cette société plusieurs années pour le rendre plus robuste, le doter d'une jolie interface utilisateur, bref, en faire un produit que l'on peut vendre en dégageant du bénéfice (et au passage verser des royalties au CNRS, à l'École normale supérieure, et in fine à votre humble serviteur).

J'ai peur de trop m'avancer par une généralité excessive, mais je pense que, dans presque tous les cas d'invention donnant lieu à innovation, le travail d'ingénierie, d'intégration dans un produit, de test, d'adaptation aux clients est supérieur (en personnes·mois) au travail de recherche appliqué ayant fourni les résultats appliqués, et ce d'autant plus si le produit est destiné à un usage grand public.

Un jeu de dupes ?

On peut comprendre que tout un système de « décideurs », d'agents de relations publiques, de médias etc. évoque sans cesse d'éventuelles retombées positives de la science afin de justifier ses coûts, d'où l'insistance sur la « compétitivité », l'emploi, le tissu industriel, et, parmi les applications, celles du domaine médical, qui a toujours du succès auprès du grand public. Une conséquence de ce discours est la volonté de « piloter » la recherche en direction des applications afin de répondre à des « défis sociétaux », pour reprendre le vocabulaire de l'Agence nationale de la recherche (voir à ce sujet comment certains discours sociologiques relativistes peuvent être exploités par les décideurs). Des « thèmes à la mode » sont dégagés : hier, la sécurité sur Internet et la bio-informatique, maintenant l'Internet des objets, le « cloud », le « big data », les « systèmes de systèmes » — souvent des concepts assez flous (buzzwords) mais dans lesquels il est bon de s'inscrire.

Big data is like teenage sex: everyone talks about it, nobody really knows how to do it, everyone thinks everyone else is doing it, so everyone claims they are doing it… (Dan Ariely)

Une bonne partie des chercheurs, tout en maugréant, essaye de placer leurs recherches dans les « cases » imposées. Le chercheur en sismologie insistera sur la protection des populations, le chercheur en analyse statique de programmes évoquera l'accident d'Ariane 5 (malheureusement un peu vieux), le chercheur en programmation logique prétendra faire de la bioinformatique. Parfois, l'effort est sincère, parfois, il s'agit juste de survivre. Comme me disait un collègue : on n'a pas le droit de mentir sur les résultats scientifiques, mais on a le droit de jouer du pipeau dans les demandes de financement !

Certains s'émeuvent de certaines directions scientifiques et technologiques, en prenant visiblement certaines annonces médiatisées de soi-disant visionnaires pour ce qui sera effectivement fait. Pour ma part, ayant maintenant une certaine expérience et sans doute un certain cynisme, je me demande toujours à quel point telle ou telle annonce est réaliste ou s'inscrit dans un certain hype.

Quand j'entends certains dénoncer le « transhumanisme », je ne peux m'empêcher de penser qu'en 1996, après la naissance de la brebis clonée Dolly, on annonçait comme imminent le clonage des humains (d'où de grands débats éthiques, par exemple sur le risque que l'on fasse pousser des jumeaux pour servir de stock d'organes). Le hype a pris : des recherches étaient financées… mais certains résultats tonitruants relevaient en fait de la fraude scientifique. En 2014, qui en parle encore ?

(*) Pour les curieux et si j'ai bien compris : extraction de points significatifs et de leurs descripteurs par SIFT, groupement des descripteurs en classes par apprentissage non supervisé, recherche « sac de mots ».