On me signale un amusant raisonnement juridique dans cette transcription (anciennement classée secret défense, puis déclassifiée) du dialogue entre avocat et juge dans une affaire portée devant la United States Foreign Intelligence Surveillance Court.

Le juge demande à l'avocat de Yahoo, grand opérateur de l'Internet, en quoi cet opérateur a pâti d'activités de surveillance généralisée conduites par les services américains, sachant qu'elles donnent lieu à compensation (je suppose qu'à l'instar de la France, l'État fédéral doit payer les interventions techniques qu'il réclame des opérateurs, pour mettre en place des écoutes etc.). L'avocat répond que la compensation financière ne couvre pas tous les dommages, car les clients de l'opérateur s'attendent à ce que leurs communications soient privées.

C'est alors que le juge pose cette question assez surprenante :

Well, if this order is enforced and it's secret, how can you be hurt ? The people don't know that — that they're being monitored in some way. How can you be harmed by it ? I mean, what's the damage to the customer ?

En d'autres termes, le juge demande en quoi le consommateur est lésé par le fait d'être espionné à son insu.

D'un certain point de vue, cette question se tient. Ignorance is bliss : si l'on m'espionne mais que je ne suis aucunement au courant de cela et que cela n'affecte pas ma vie, d'une certaine façon, je ne souffre d'aucun dommage ; alors que si l'on me mettait au courant, je pourrais en éprouver de l'angoisse et subir un préjudice moral.

Nous pouvons suggérer quelques extensions de ce principe. Par exemple, si un patient isolé (sans famille ni amis) décède lors d'une opération chirurgicale sous anesthésie, en quoi est-ce un problème ? Il n'a pas vu la mort arriver, personne n'en a éprouvé du chagrin…

Ou encore : une personne qui subit une oppression est-elle lésée, tant qu'elle n'est pas au courant qu'elle subit celle-ci parce qu'on lui a appris qu'il s'agit d'une situation normale et juste ?

Ou, malheureusement fort réaliste : une personne qui subit lors de son anesthésie un examen médical intime non utile à son opération et motivé uniquement par l'instruction des étudiants est-elle lésée ?

Je laisse les personnes plus compétentes que moi en éthique commenter.