Je m'excuse d'avance auprès de mes lecteurs : je vais encore me plaindre des contresens et approximations de journalistes, qui plus est sur un domaine qui me concerne professionnellement puisqu'il s'agit du recrutement des professeurs de l'enseignement supérieur. Voyons l'article de Capital sur l'annulation de la nomination de Jean-Louis Missika au CNAM.

Commençons par le titre « Le Conseil d’État annule la nomination d’un prof de fac par François Hollande ». Le problème, justement, est qu'il ne s'agit pas de la nomination d'un « prof de fac » (d'un professeur dans une université, donc, statutairement, d'un professeur des universités), mais de la celle d'un professeur d'un statut particulier dont les procédures de recrutement permettent plus d'intervention politique. Contresens dès le titre, donc…

Continuons.

« Pour être nommé professeur d’Université, il faut être titulaire d’un doctorat d’État. »

Le doctorat d'État n'existe plus depuis 1984, il a été remplacé par l'habilitation à diriger les recherches (HDR).

« La quasi-totalité des professeurs travaillent donc pendant des années sur une recherche avant de rédiger une thèse et de la soutenir. [Jean-Louis Missika] s’est contenté, lui, d’une « thèse sur travaux ». Ce genre d’échappatoire est réservé aux personnes qui ont publié des travaux tout à fait remarquables et cependant pas universitaires. [...] Mais de quels travaux remarquables peut se prévaloir Jean-Louis Missika ? En tout cas, il est pour le moins curieux de voir quelqu’un diriger des travaux de recherche alors qu’il n’en a lui-même réalisé aucun… »

Par définition, un doctorat est accordé sur la base de la présentation de travaux de recherche, que ceux-ci soient présentés sous la forme d'une thèse classique (une monographie sur les recherches du candidat) ou par rassemblement de travaux. Ce qu'insinue Capital est grave : qu'un jury aurait accordé le grade de docteur à Jean-Louis Missika en l'absence de travaux de recherche.

Je relève par ailleurs dans le SUDOC la présence d'une thèse de doctorat en gestion soutenue en 1985 à l'Université de Paris-9 Dauphine au nom de Jean-Louis Missika, ayant pour titre

Les changements introduits par les technologies de l'information et de la communication dans les cadres d'analyse et les systèmes de représentation de l'activité économique de l'entreprise et du travail.

Je n'ai pas accès à ce document et ne prétends pas non plus avoir la compétence pour évaluer de sa qualité au regard de la discipline de soutenance… mais je me permets de douter que les journalistes de Capital l'aient lu et aient cette compétence. En tout état de cause, Jean-Louis Missika semble titulaire d'un doctorat (en revanche, il n'est pas clair s'il s'agit d'un ancien doctorat de troisième cycle, d'un doctorat nouveau régime ou d'un doctorat d'État, seul le dernier permettant, sans habilitation à diriger les recherches, le recrutement comme professeur des universités).

Continuons.

« Pour être enfin nommé officiellement et toucher son salaire de professeur d’université (5 000 euros par mois) »

La grille indiciaire des professeurs du CNAM n'est pas celle des professeurs des universités : sa classe normale équivaut à celle de la première classe des professeurs des universités (tout professeur des universités n'atteint pas forcément la première classe). La rémunération brute mensuelle de cette classe normale s'étage entre 3800€ et 5390€. J'ignore par quel mécanisme M. Missika pourrait être nommé directement à la fin de cette classe normale, voire à la classe exceptionnelle, ou de quelles primes et indemnités insoupçonnées il pourrait bénéficier pour atteindre les 5000€ annoncés. Le lecteur peu au fait des rémunérations réelles de la fonction publique pourrait d'ailleurs, à la lecture de cet article, surestimer grossièrement la paye des professeurs des universités, dont je rappelle que la grille des rémunération commence vers 3000€ brut.

Pour plus de détails sur les motifs de l'annulation du recrutement de Jean-Louis Missika, on pourra par exemple se rapporter à la décision du Conseil d'État ; je ne m'étonne plus que les médias qui la commentent ne prennent même pas la peine de mettre un lien vers elle !

En tout état de cause, et outre les contresens et approximations relevées ci-dessus, l'article de Capital manque un problème de fond.

Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, il y avait également eu une polémique concernant une nomination comme professeur au CNAM : celle d'Alain Bauer, sur une chaire de criminologie. Celle-ci avait été dénoncée comme le « fait du prince ». Là, on dénonce le « fait du prince » pour la nomination d'un socialiste. Une question plus intéressante que les petites insinuations de Capital est donc la pertinence du maintien d'une procédure de recrutement dérogatoire aux règles normales de l'enseignement supérieur et laissant une certaine latitude au pouvoir politique (sans parler de l'accès direct automatique à l'équivalent de la première classe des professeurs des universités).

On a parfois justifié l'existence de ces chaires au CNAM par la nécessité, de part les buts de cet organisme, de pouvoir recruter des personnels de profils plus variés et plus « appliqués » que le recrutement « académique » qui est la règle pour les postes universitaires de droit commun. Je relève que ce but peut être atteint dans le droit commun par le recrutement de professeurs associés… et qu'il y a d'ailleurs déjà eu des critiques suite au recrutement de politiciens proches du pouvoir sur ce type de postes dans des universités parisiennes.

D'un autre côté, certains médias déplorent à l'envi la déconnexion entre le monde universitaire et sa « tour d'ivoire » et le monde de l'industrie et des affaires. Comment dans ces circonstances peut-on critiquer le recrutement d'un professeur venant de la « société civile » parce qu'il ne répond pas à toutes les exigences académiques habituelles ?

Lors des discussions sur les réformes des procédures universitaires, la question du « copinage », y compris politique, lors des recrutements d'enseignants-chercheurs apparaît parfois. L'existence de certaines procédures, notamment la qualification nationale avant de pouvoir candidater sur les postes de maître de conférences et de professeurs des universités, est justifiée par certains comme devant limiter les abus ; d'autres n'y voient qu'une perte de temps et d'énergie. Il semble que ceux qui réclament des procédures lourdes tendant à limiter le « copinage » sont plutôt dans les lettres, sciences humaines et sociales, tandis qu'en sciences exactes on a tendance à considérer qu'un laboratoire qui recruterait un médiocre par « copinage » se punirait vite lui-même par rapport aux évaluations et financements, qui se basent sur la renommée internationale des chercheurs. Autres domaines, autres mœurs, autres enjeux.