L'explosion de la navette spatiale Challenger, en 1986, est souvent cité comme exemple pour l'analyse des processus décisionnels qui conduisent à des accidents (en l'espèce, une tolérance qui s'installe face à des déviations inquiétantes des normes de sécurité, et une volonté de complaire aux hauts responsables). En voulant me rafraîchir les idées sur ce sujet, je suis arrivé sur cet article du New York Times, quotidien qui se veut une référence aux États-Unis, voire dans le monde.

Il s'agissait des risques potentiels, notamment pour les amateurs de recherches de débris sur les plages, posés par la présence de carburants hypergoliques, c'est-à-dire d'un couple de carburant et comburants qui s'enflamment spontanément lorsqu'ils se rencontrent, sans nécessité de système d'allumage. De tels carburants étaient notamment utilisés pour les moteurs de manœuvre dans l'espace de la navette, car ils offrent divers avantages pour ce type d'usage, mais ont l'inconvénient d'une forte réactivité, d'où toxicité.

L'auteur de l'article a fait des efforts manifestes de pédagogie concernant les technologies spatiales. Voyons maintenant ce qui me chiffonne, par exemple ce paragraphe :

All rocket propulsion systems require two types of ingredients: a fuel and an oxidizing agent to burn the fuel. The oxygen in air is itself an oxidizing agent, but it is not nearly concentrated or reactive enough to fuel a spacecraft.

Tout ceci est exact, mais le dernier énoncé est pour le moins curieux : « l'oxygène de l'air est un oxydant, mais il n'est pas assez concentré ou assez réactif pour alimenter un vaisseau spatial ». En effet, à l'altitude où la navette spatiale doit intervenir, et utiliser ses moteurs de manœuvre (300500 km), il n'y a tout simplement pas d'air. Il s'agit donc d'un formidable euphémisme… qui suggère une mauvaise compréhension.

Plus loin, on trouve :

United States satellites do not carry nuclear reactors, although some American interplanetary missions operating well beyond earth orbits have been powered by nuclear fusion.

Or, aucun engin spatial, d'une quelconque nationalité, n'a tiré son énergie de la fusion nucléaire — si toutefois on n'inclut pas là dedans l'énergie solaire, ce qui n'aurait aucun sens dans le contexte de l'article, où l'on discute de réacteurs — tout simplement parce que, dans l'état actuel des connaissances scientifiques et techniques, nous ne savons pas encore, en 2014, comment faire un réacteur à fusion produisant de l'énergie. Le réacteur ITER, en cours de construction, est un prototype destiné à tester des idées à ce sujet ; on est donc loin d'un système opérationnel, a fortiori d'un système intégrable dans un satellite. L'auteur aura donc certainement voulu parler de fission nucléaire, c'est-à-dire du phénomène exploité dans les réacteurs actuels, par exemple ceux des centrales électronucléaires françaises.

La fin de l'article (à l'exception du tout dernier paragraphe) peut d'ailleurs être résumée par « d'accord nous avons lancé des cochonneries qui retombent sur la terre, mais les soviétiques ont fait pire avec leurs satellites-espions à réacteurs nucléaires ».

Conclusion ? Dans un article traitant d'un sujet d'importance nationale (le désastre de la navette Challenger a fait l'objet d'une intense couverture médiatique et d'une commission d'enquête parlementaire), publié dans un journal de référence, on peut trouver une erreur grossière (la confusion entre fission et fusion nucléaire), une remarque laissant supposer une certaine incompréhension des problèmes, et des commentaires destinés à conforter un point de vue nationaliste. Je ne pense pas que la presse française fasse mieux…