Mes lecteurs l'ont sans doute remarqué : je m'interroge souvent sur les raisons pour lesquelles deux phénomènes sociaux, deux personnalités, sont traitées différemment alors qu'elles partagent les traits pour lesquelles l'un est condamné tandis que l'autre ne l'est pas, voire reçoit des louanges. Autrement dit, j'essaye de comprendre ce qu'il y a derrière un usage discrétionnaire d'un critère de qualification ou disqualification. J'aimerais aujourd'hui évoquer le cas de l'association avec la pornographie.

Généralement, en France, tout ce qui est associé à la pornographie est dévalorisé. Ainsi, en 1986, Serge Gainsbourg pouvait se permettre, sur un plateau de télévision, d'insulter Catherine Ringer, chanteuse du groupe Rita Mitsouko, au motif que celle-ci avait tourné dans des films pornographiques ; ceci est d'autant plus remarquable que Gainsbourg, alcoolique notoire, était largement considéré comme un symbole de la dépravation. Bien sûr, les attitudes ont depuis évolué, mais le stigmate reste ; témoin les méthodes utilisées pour disqualifier Jimmy Wales et Xavier Niel.

Jimmy Wales, au moment de lancer le petit projet qui allait devenir Wikipédia, travaillait dans une petite entreprise nommée Bomis, qui entre autres diffusait des images érotiques (j'ignore jusqu'à quel degré précis). On a ressorti ceci pour disqualifier son intervention dans un domaine culturel tel que la rédaction d'encyclopédies. Quant à Xavier Niel, magnat français de l'accès à Internet (fournisseur d'accès Free), on mentionne parfois, pour le discréditer, ses activités passées dans le « Minitel rose » (mes lecteurs les plus jeunes apprendront ce dont il s'agissait dans Wikipédia) et autres services à connotation sexuelle.

Curieusement, pourtant, on n'entend jamais mentionner en mal le fait que Canal+ se soit constitué une clientèle dans les années 1980 en partie parce que c'était la seule chaîne qui diffusait des films « classés X ». Le journaliste Philippe Vandel peut intervenir et publier des livres sur divers sujets sociaux et politiques, personne ne tente de le disqualifier en rappelant qu'il a fondé sur Canal+ le Journal du Hard. Qu'est-ce qui justifie pareille inégalité de traitement ?

Peut-être est-ce Xavier Niel lui-même qui nous donne une des clefs de cette inégalité de traitement ; il aurait déclaré

« Quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix. »

Canal+ a beau s'être construit en partie sur des activités aussi peu intellectuelles et culturelles que la diffusion de films pornographiques et de rencontres sportives, cette chaîne finance le cinéma, et il est appréciable d'être invité sur son plateau le soir ; ses journalistes et ses dirigeants sont bien intégrés dans les milieux culturels, politiques et des affaires français. Par comparaison, Xavier Niel (du moins tant que celui-ci n'investissait pas dans les médias) et Jimmy Wales apparaissent comme des outsiders, qu'il est loisible de critiquer. C'est d'ailleurs depuis longtemps mon sentiment que Wikipédia aurait joui d'un bien meilleur traitement dans les médias français, notamment ceux qui se veulent « culturels », si elle avait employé quelques journalistes ou intellectuels médiatiques, indépendamment de la qualité des articles publiés.

C'est ainsi que l'association avec la pornographie, ou autre domaine déconsidéré, peut être utilisé parfaitement discrétionnairement. On pourra ainsi comparer la véhémence du journaliste Pierre Assouline contre Wikipédia, considérée comme une sorte de fléau intellectuel, et comparer avec la grande modération de ses propos envers l'écrivain Gabriel Matzneff, dont les écrits autobiographiques décomplexés revendiquent l'usage d'enfants prostitués dans des pays pauvres…