J'ai il y a quelques temps lu un petit livre de Philippe Trétiack, Faut-il pendre les architectes ?. Contrairement à ce que son titre pourrait laisser penser, il s'agit largement d'une défense de cette profession, l'auteur expliquant que les problèmes de l'architecture en France sont largement attribuables à la réglementation tatillonne, à l'extension des interventions d'autres corps de métier (ingénieurs…), au mauvais goût des élus, au mauvais goût et à la frilosité du public (ah, ces horribles associations de riverains), à l'ignorance des journalistes et au manque d'intérêt des médias pour l'architecture, bref, à tout le monde sauf aux architectes.

Ce que j'ai retenu de cette lecture, c'est que l'idée qu'un architecte, ou du moins d'un grand architecte dont le nom mérite d'être cité, se fait de son métier est qu'il doit laisser une œuvre. Celle-ci se doit d'être originale, cette originalité pouvant d'ailleurs passer par l'usage de tel ou tel moyen technique, tel ou tel matériau. On retrouve là une exigence d'autres corps de métier, par exemple les chercheurs scientifiques, qui doivent sans cesse produire des nouveautés.

Or, ce n'est pas ce que le public attend d'un architecte. À mon avis, le public attend des bâtiments jolis (quelque soit le sens de ce mot ; on pourra bien sûr expliquer que le grand public n'y connaît rien), agréables à vivre et aisés à entretenir. Force est de constater que des bâtiments peuvent être jugés comme des réussites architecturales sans répondre à ces besoins.

Prenons quelques exemples dans l'enseignement supérieur. Le bâtiment principal des sciences de l'École normale supérieure de Lyon (« site Monod ») a une très intéressante silhouette, vu de l'extérieur. La perspective sur l'allée d'Italie est très agréable. Sauf que… les bureaux donnant au sud sont invivables par temps ensoleillé, tandis que ceux donnant au nord sont froids, sans doute un résultat du parti-pris « tout en verre ». J'ai également cru comprendre que l'entretien de certaines baies vitrées est difficile, requérant du personnel spécialisé intervenant avec des techniques d'alpinisme. Quant au bâtiment des lettres, il est doté d'une porte à interphone sans auvent, de sorte que, par temps de pluie, le visiteur se fait rincer en attendant qu'on lui ouvre.

Allons maintenant à l'École normale supérieure de Paris, rue d'Ulm : la maquette de son « nouvel immeuble Rataud » a été exposée à la Cité de l'Architecture. Dans cette exposition, ou dans l'évocation positive du bâtiment par le quotidien Libération, nulle mention du caractère glauquissime des couloirs en béton nu sans lumière naturelle, aux éclairages blafards, et dans lesquels on se croit dans une partie de Doom alors qu'on voulait juste aller à une salle de cours ou de réunion ; sans parler des problèmes posés par la poussière de béton tombant dans la bibliothèque de mathématiques et d'informatique (il a fallu, m'a-t-on dit, vernir le béton nu, l'architecte refusant qu'on le peigne…).

Le décalage entre la vision de l'architecte, ou du journaliste fan d'architecture, et la vision de l'usager est manifeste ; on peut s'interroger de ce qu'il en est dans d'autres domaines d'activité.

Certains ingénieurs rendent également un culte à la nouveauté, à la technique pour elle-même : ils veulent une solution « élégante », ou utiliser telle nouvelle approche parce que cela les excite ou parce que d'autres ne l'ont pas déjà fait. Toutefois, dans la plupart des industries, on ne laisse pas les ingénieurs seuls décider de ce qui doit interagir avec l'utilisateur final ; et il me semble que cela est sain, tant il existe parfois un décalage entre ce que les utilisateurs finaux désirent et ce qui excite les ingénieurs. Personne n'achètera un téléphone portable ou n'ira sur un site Web parce que celui-ci met en œuvre tel ou tel nouveau paradigme de programmation !

Il me semble qu'on peut résumer ainsi la tension évoquée dans l'ouvrage de Philippe Trétiack : les architectes veulent faire œuvre, tandis que les utilisateurs et riverains n'ont que faire de cela. Tandis que nul — sauf les écoliers — n'est forcé de lire de la littérature, tandis que nul n'est forcé d'écouter de la musique contemporaine, les usagers subissent les conséquences de choix architecturaux au sujet desquels on ne leur a pas demandé leur avis. De là sans doute les protestations et le titre de l'ouvrage...