Fleur Pellerin, Ministre de la Culture, après avoir félicité Patrick Modiano pour son prix Nobel de littérature, a avoué ne pas avoir lu de romans de celui, ni d'ailleurs aucun livre depuis deux ans. Tollé ; certains parlent de honte pour la France.

J'ai assisté à des remises de décorations et autres cérémonies en l'honneur de collègues. En général, le haut responsable officiant est bien embarrassé au moment d'évoquer la contribution de l'éminent scientifique. Certains brodent sur le fait qu'elle est exceptionnelle, mais sans préciser pourquoi ; d'autres avouent honnêtement ne rien y comprendre ; certains, enfin, sans doute sur la base d'une fiche mal préparée par un subordonné pas plus compétent, s'aventurent dans des contre-sens. J'ai ainsi le souvenir savoureux d'un célèbre logicien félicité pour ses travaux en robotique et son attention aux applications ; quant à mon directeur de thèse, célèbre expert en analyse statique, il fut, lors de la remise de l'Ordre national du Mérite, félicité pour ses travaux en « analyse syntaxique » — il est vrai que j'ai été moi-même plusieurs fois présenté comme expert en « analyse statistique ». Bien entendu, l'assistance ne relève pas et rit sous cape.

Pour moi, la normalité est que le haut responsable qui félicite n'a aucune idée précise de ce pourquoi il le fait, et de toute façon on n'attend pas cela de lui — tout au plus, en cas d'insuffisance flagrante, reprochera-t-on à ses subordonnés de ne pas avoir fait convenablement leur travail. Ainsi, personne n'attendait de François Hollande et Manuel Valls félicitant Artur Ávila ou Jean Tirole qu'ils comprissent quoi que ce soit à leurs travaux. Certes, la littérature est censée être d'abord plus aisé que des travaux théoriques de haute volée ; mais il me semble que, derrière cette polémique, il y a autre chose, à savoir un manquement aux conventions sociales françaises traditionnelles.

En France, il est de bon ton, du moins dans certains milieux, d'affecter aimer la littérature et de déclarer lire des livres, c'est-à-dire des romans (éventuellement de la poésie, des nouvelles ou du théâtre). C'est cela, au fond, que l'on reproche à Fleur Pellerin : de ne pas avoir correctement habité la fonction de représentation d'un ministère autrefois occupé par des personnalités aussi flamboyantes qu'André Malraux ou Jack Lang. Un peu comme l'on attend (peut-être moins de nos jours qu'il y a quelques décennies) des hauts responsables politiques qu'ils se montrent à la tribune des compétitions sportives, afin de montrer leur intérêt pour les loisirs du peuple.

Personnellement, je n'attends pas de la ministre de la Recherche qu'elle connaisse les scientifiques éminents et leurs travaux. J'attends en revanche d'elle qu'elle sache ce qu'est la recherche scientifique — ce qui n'a rien d'évident, tant les gens ont des idées fausses ou réductrices à ce sujet —, qu'elle gère bien ce dont a la responsabilité et qu'elle défende son domaine dans les arbitrages ministériels.

Bien sûr, on peut déplorer une pareille « attitude gestionnaire ». Ce qui est curieux, c'est qu'on se réveille pour dénoncer les « gestionnaires » maintenant, et en ce qui concerne la Culture, alors que l'État est depuis un certain temps déjà « géré » par des énarques et des politiciens professionnels, allant d'un poste à l'autre et n'ayant souvent rien connu d'autre que la politique.