Dans un billet précédent et dans ses commentaires, notamment celui de Mix La Malice, nous avons mis le doigt sur une réalité qui fait mal : structurellement, l'immense majorité des docteurs ne trouvera pas d'emploi dans l'enseignement supérieur et la recherche.

Nos raisonnements sont des calculs d'ordre de grandeur, « sur le dos d'une enveloppe », et ne prétendent pas à l'exactitude quantitative ; ils me semblent cependant qualitativement corrects.

Le calcul de Mix : il y a de l'ordre de 70000 chercheurs publics (en comptant les enseignants-chercheurs et les chercheurs des EPST comme le CNRS ; ne pinaillons pas sur ceux des EPIC) dont mettons la moitié ont l'habilitation à diriger les recherches (HDR). Comptons 20 ans d'encadrement par chercheur HDR, et trois ans minimum par thèse. Cela fait mettons 5-6 doctorants par chercheur au cours d'une carrière. Si l'on prend comme hypothèse qu'on remplace chaque départ à la retraite, cela fait de l'ordre de 80 % des doctorants qui ne pourront obtenir un emploi dans le supérieur (un peu moins en tenant compte du fait que tous les maîtres de conférence ou assimilés n'obtiennent pas l'HDR et pourtant leurs emplois doivent être renouvelés, mais on doit rester sur le même ordre de grandeur).

Le nombre de postes ouverts au recrutement est environ 2000 par an, pour de l'ordre de 10000 docteurs chaque année. Là encore, on retrouve ce ratio de 80 % qui ne pourront trouver d'emploi dans le supérieur.

Bien entendu, ces calculs sont extrêmement imprécis, basés sur des hypothèses simplificatrices, etc. ; il n'en reste pas moins que le raisonnement suivant tient parfaitement :

  1. Un professeur des universités ou assimilé, un chargé de recherche, sont fortement incités à encadrer des doctorants, via l'évaluation statutaire (« vous devriez vous investir plus dans l'encadrement de jeunes chercheurs »), via les promotions (peut-on devenir directeur de recherche sans avoir encadré de doctorant ?) et l'existence de la prime de recherche et d'encadrement doctoral (PEDR), pour laquelle l'encadrement de doctorants est quasiment une condition sine qua non.

  2. La durée des carrières de recherche étant bien supérieure à celle des thèses, un chercheur a en moyenne plusieurs doctorants au cours d'une carrière.

  3. À moins d'une forte expansion (exponentielle) de la taille du système d'enseignement secondaire et de recherche, situation qui ne saurait être que temporaire, la grande majorité des doctorants ne pourront donc pas devenir chercheurs dans le supérieur.

L'alternative serait un système semblable à celui de l'Ordre Sith : un maître ne prend qu'un seul disciple, qui finit par le remplacer quand le maître prend sa retraite passe l'arme à gauche.

J'entends parfois des gens se plaindre de problème conjoncturelles ou politiques : si le Gouvernement était autre, si la Ministre Secrétaire d'État pensait différemment, il n'y aurait pas de problème. Les estimations ci-dessus montre que, même si évidemment un changement de politique pourrait adoucir la situation, il n'en reste pas moins que, structurellement, même avec une politique ambitieuse de recherche, la majorité des docteurs ne pourra trouver d'emploi d'enseignant-chercheur ou chercheur.

Or, il me semble assez clair qu'une bonne partie du système d'enseignement supérieur et de recherche ignore ce fait et s'abstient de prévoir les débouchés réels de ses doctorants. On fait travailler des doctorants, parfois sans les payer (alors que ces doctorants sont pris en compte pour les dossiers PEDR…) en leur faisant miroiter la possibilité d'un emploi d'enseignant-chercheur.

Examinons la question froidement, en termes mathématiques. Quels sont les mécanismes tendant à limiter le déséquilibre entre docteurs et débouchés ?

Le premier est l'existence, dans le système d'enseignement supérieur, d'emplois d'enseignants ne pouvant encadrer de doctorats : PRAG, professeurs de classes préparatoires aux grandes écoles. Ces emplois sont des débouchés naturels pour les docteurs, qui en revanche n'augmentent pas la production « naturelle » de docteurs. On peut aussi mentionner, de ce point de vue, les emplois officiellement « enseignants-chercheurs » dans des établissements où l'on fait peu de recherche ou où, même s'il y a de la recherche, il est très difficile de recruter des doctorants.

Aux États-Unis, cette partition entre établissements de recherche et autres établissements et assez officialisée : il existe des universités de recherche de premier rang (le système University of California, p.ex.), des universités de second rang, et pour finir des colleges où il n'y a pas de programme doctoral. Les docteurs venant des premières catégories vont enseigner dans les catégories suivantes.

Le second mécanisme est la limitation des financements. Dans la plupart des établissements, dans la plupart des disciplines scientifiques « exactes », il est interdit de prendre un doctorant non financé, que ce soit par une allocation de recherche de l'école doctorale (sur critères compétitifs, habituellement) ou par un contrat de recherche du laboratoire. À ce propos (la situation a peut-être évolué depuis), il y a quelques années il était interdit de financer des thèses à l'aide de contrats de l'Agence nationale de la recherche (ANR) en lettres, sciences humaines et sociales, et biologie : on m'avait expliqué officieusement cette restriction par les forts problèmes de débouchés et de chômage dans ces disciplines, l'ANR ne voulant pas être accusée de financer la précarité.

On peut bien sûr refuser pareilles approches malthusiennes, au sens qu'elles supposent constante la ressource de débouchés et donc tendent à limiter l'accroissement de population. Si l'on veut cependant améliorer la condition des doctorants, il faut alors se pencher sérieusement sur leurs débouchés hors enseignement supérieur et recherche…

Dans certaines disciplines scientifiques « exactes », dont l'informatique, les débouchés hors recherche sont assez naturels dans l'industrie, et assez faciles à obtenir tant que l'on s'y prend suffisamment tôt (j'ai l'impression que les profils ATER-post-doc-à-répétition ne sont guère engageants pour les industriels) et que l'on accepte que son emploi soit de développement et non de recherche (les emplois de chercheurs industriels sont rares et demandés).

Il reste donc à réfléchir à ce que pourraient être les emplois des docteurs dans les autres disciplines. Certes, on parle de l'ouverture des grands corps de l'État aux docteurs et de l'insupportable corporatisme des énarques, mais même s'ils étaient largement ouverts cela ne représenterait qu'une très petite minorité des nouveaux docteurs. Quels seraient les emplois privés possibles ?

En conclusion, je voudrais rappeler ce point très important : même si nous étions en période faste pour la recherche, la grande majorité des doctorants devraient trouver un emploi ailleurs que dans la recherche. Il est donc vain (même si cela évite certaines remises en question) de réclamer « une autre politique de recherche » comme unique solution aux problèmes des doctorants, même s'il ne faut pas nier la responsabilité politique à ce sujet.

PS : Mathieu Perona vient de publier un article sur ce sujet. Le Couard Anonyme, quant à  lui, tente d'expliquer la différence de vision sur la nature de la thèse entre LSHS et sciences dites exactes.