J'ai travaillé sur plusieurs projets ayant pour application la sûreté de fonctionnement des systèmes informatiques pilotant des avions, notamment sur l'outil Astrée. Lorsque j'évoque ces travaux auprès du grand public, on finit souvent par me dire quelque chose comme « mais, de toute façon, le pilote peut repasser en manuel ».

C'est beau, la naïveté des adultes. Mais, comme dirait un célèbre auteur de bandes dessinées français, lourd est le parpaing de la réalité sur la tarte aux fraises de nos illusions… d'où d'ailleurs, en fin de ce billet, quelques questions psychologiques et sociales intéressantes. Pour ma part, ne prétendant nullement à une quelconque expertise en aviation, je m'en tiendrai aux textes de référence et autres documents publiés par les spécialistes du domaine.

Les systèmes informatiques intervenant dans le pilotage des avions sont sévèrement réglementés. La norme internationale en la matière (DO-178B, §2.2.1 ; ou DO-178C) classe les systèmes en 5 niveaux de sûreté exigée, décroissant de A à E, suivant les conséquences possibles d'un dysfonctionnement. Une panne d'un système de niveau E n'a aucune conséquence sur les capacités de vol ou sur la charge de travail de l'équipage. Une panne d'un système de niveau B peut avoir diverses conséquences négatives, dont des blessures potentiellement fatales à un petit nombre d'occupants (passagers et équipage). Une panne d'un système de niveau A peut avoir des conséquences « catastrophiques », empêchant la poursuite du vol et l'atterrissage dans des conditions de sécurité ; en clair, de nombreuses morts, fort probablement par perte de l'appareil. Les outils que je développais étaient principalement destinés au niveau A…

Peut-être y a-t-il un trait psychologique courant derrière l'idée fausse qu'il existerait un « mode manuel » que les pilotes pourraient forcément activer à temps en cas de problème, peut-être est-ce simplement le résultat d'œuvres de fiction où l'on « déconnecte le pilote automatique ».

À notre époque, il est courant que l'expertise des spécialistes et que les règles de sécurité édictées par les pouvoirs publics soient contestées par de simples citoyens ou des groupes se réclamant de la « société civile ». Nucléaire, vaccins, nanotechnologies : toujours, on accuse les industriels de mensonges, les pouvoirs publics (les autorités publiques de régulation) de collusion avec les industriels, et les scientifiques de conflits d'intérêts. Curieusement, on ne trouve personne pour remettre en cause les règlements sur la sûreté des avions !

Il est vrai que, quelles que soient les craintes que certains éprouvent à l'égard du transport aérien, il y a fort peu d'accidents d'avion… et qu'il est sans doute moins probable qu'il y ait un crash suite à un dysfonctionnement informatique que suite à la présence de bernaches du Canada ou d'un chasse-neige sur le chemin de l'avion !