J'ai récemment discuté avec plusieurs doctorants et jeunes docteurs de diverses disciplines, notamment en sciences humaines et sociales, au sujet du devenir des jeunes chercheurs et de la pénurie de postes. Voici quelques modestes réflexions sur le sujet.

Parmi les missions des universitaires, notamment des professeurs des universités et assimilés, il y a l'encadrement de doctorants (c'est d'ailleurs une condition nécessaire à l'attribution de certaines primes !). Un chercheur ou un laboratoire qui n'en encadreraient pas assez se verraient inviter à « s'investir plus dans l'encadrement de jeunes chercheurs ». Même s'il existe des universitaires, notamment des maîtres de conférences très investis dans l'enseignement, qui au cours de leur carrière n'encadrent jamais de doctorant, on en déduit qu'en moyenne un universitaire encadre plusieurs doctorants au cours de sa carrière (j'aimerais d'ailleurs disposer de statistiques précises à ce sujet, de préférence ventilées par discipline).

Si chaque docteur, ou presque, devait trouver un emploi comme enseignant-chercheur ou chercheur, la croissance du nombre de chercheurs serait exponentielle avec un temps de doublement de l'ordre de dix ans, ce qui bien évidemment dépasse grandement la croissance effective du nombre de chercheurs, qui grossièrement suit celle du nombre d'étudiants auxquels enseigner, qui suit lui-même grossièrement la croissance de la population. On en déduit que, structurellement, l'Université produit plus de docteurs qu'elle ne peut en embaucher (je suis bien conscient que j'enfonce ici des portes ouvertes, mais c'est pour bien fixer les idées).

Quels sont donc les débouchés des docteurs qui ne trouvent pas d'emploi dans l'enseignement supérieur et la recherche, parfois après un temps plus ou moins long passé dans des emplois précaires dans ce domaine (post-doctorats, ATER, etc.) ? Principalement l'enseignement secondaire et les entreprises privées. Se pose donc naturellement le problème du placement des docteurs dans les entreprises.

Je discutais récemment avec une jeune docteure en études germaniques, qui se plaignait du manque d'entrain des entreprises privées à embaucher des docteurs en lettres, sciences humaines et sociales (LSHS). Je disais qu'à mon sentiment, et sans prétendre sur ce sujet à une quelconque précision scientifique qui ne saurait être atteinte que par des études sociologiques que je n'ai ni le temps ni la compétence de mener, ce manque d'entrain pouvait s'expliquer par quelques facteurs :

  1. Les responsables des entreprises ne savent pas ce qu'est la recherche et les qualités qu'on y acquiert (problème partagé avec les docteurs ès sciences).

  2. Les docteurs sont perçus comme s'intéressant à des problèmes ésotériques et non à ce qui pourrait réellement profiter à l'entreprise (problème partagé avec les docteurs ès sciences).

  3. Les thèses en LSHS sont souvent menées en parallèle avec un emploi à temps plein, par exemple enseignant du secondaire. Elles sont donc perçues comme une sorte de hobby et non comme un travail sérieux.

  4. Les thèses en LSHS durent longtemps, au-delà de la durée réglementaire de trois ans : une doctorante me disait qu'elle se réinscrivait en 7e année. Ceci semble indiquer un mode, une culture de travail, où l'on est incapable de tenir un délai.

Mon interlocutrice a réagi violemment à ce dernier point : comment donc, une entreprise voudrait-elle embaucher quelqu'un qui bâcle son travail ?

Ce que l'un qualifie de « travail raisonnable étant données les contraintes de temps », l'autre qualifiera de « travail bâclé ». Il me semble que l'on touche ici à une différence importante de culture entre les sciences dites exactes et les LSHS.

J'entends parfois des collègues de LSHS justifier la longue durée des thèses dans leurs disciplines par la profondeur des sujets étudiés ; l'argument, plus ou moins implicite, est que le sujet d'une thèse de sciences exactes est assez « balisé » et qu'il suffira donc de mener quelques expériences et rédiger les résultats pour avoir sa thèse, tandis que dans leur discipline il faudra réellement creuser et se construire une érudition. Il est possible que, dans certaines disciplines de sciences exactes, effectivement, cela soit le cas ; mais ce que je constate autour de moi, c'est qu'on lance les doctorants sur des sujets qui, potentiellement, pourraient occuper les gens 5 ans, 10 ans… mais qu'au bout d'un certain temps on dit qu'on laissera tomber certaines pistes de recherche, certaines expériences et qu'on rédigera en l'état en indiquant les travaux non encore menés comme « travaux futurs possibles ».

Autrement dit, il ne s'agirait pas tant que dans certaines disciplines les sujets sont intrinsèquement plus profonds, mais que dans d'autres on clôt « raisonnablement » les travaux lorsque le financement expire, la thèse n'étant pas perçue comme une grande œuvre mais comme un premier travail de recherche qui devra de toute façon être suivi d'autres. À l'inverse, j'entends parler en lettres de directeurs de thèse exigeant des travaux supplémentaires fort longs (traduction de textes supplémentaires, par exemple), au mépris du respect des délais et de la situation sociale et familiale du doctorant.

Il me semble que c'est ainsi que fonctionnent les entreprises : pour un projet donné, il y a des objectifs, une durée et un financement prévus, que l'on va s'efforcer de tenir. L'employé perfectionniste qui, sous prétexte de « ne pas rendre un travail bâclé », voudrait largement dépasser les délais parce que la solution fournie est insuffisamment parfaite, serait un danger. Au contraire, on recherchera des gens qui savent faire un compromis acceptable pour la survie de l'entreprise et la satisfaction des clients.

Résumons-nous. Pour de simples raisons démographiques, il est impossible que tous les docteurs obtiennent un emploi de chercheur ou enseignant-chercheur. Il faut donc prévoir des débouchés alternatifs dans les entreprises privées ; mais certaines habitudes de pensée et de travail prises dans certaines disciplines semblent aller à l'inverse de ce que les entreprises attendent !

PS Sur ce sujet, lire aussi le Couard Anonyme.