Lorsque l'on explique que l'on est « chercheur », il y a souvent un malin — ou plutôt, quelqu'un qui se croit tel — qui sort cette citation attribuée à Charles de Gaulle :

« Des chercheurs qui cherchent, on en trouve ; des chercheurs qui trouvent, on en cherche. »

Peu importe que cette phrase n'ait, sous toute probabilité, jamais été prononcée par Charles de Gaulle, celui (ou celle) qui la prononce n'en est pas à cela près…

S'ensuit alors parfois une anecdote du genre « j'ai connu un type qui travaillait au CNRS, hé bien il ne fichait rien ». Que cette anecdote d'une connaissance d'un ami d'un cousin de l'interlocuteur au sujet d'une personne travaillant (à quel poste ? chercheur, technicien, secrétaire ? dans quel laboratoire ? quelle discipline ?) soit invérifiable et indistinguable d'une légende urbaine importe également peu : l'important est de pouvoir dire, sous couvert d'une gausserie, que les chercheurs scientifiques sont au mieux des rêveurs inutiles, au pire des fainéants. S'inscrivent également dans cette thématique les gausseries envers des recherches jugées inutiles, par exemple sur la cassure des spaghettis, ou sur les poissons qui changent de sexe.

Réflexions de beaufs sans importance au comptoir de Cafés du Commerce provinciaux ? Pas uniquement : de hauts responsables politiques ont eu des propos allant en ce sens. Il convient donc de se demander pourquoi des personnes a priori éduquées peuvent prononcer ce genre de propos sérieusement, voire en pensant être en quelque sorte subversives (c'est un trait regrettable de la France de 2014 que des gens puissent s'afficher comme en quelque sorte des libre penseurs dont on bâillonne l'expression alors qu'ils ressassent sur tout support des clichés éculés).

Pour ma part, je vois dans la culture populaire, conjuguée à l'ignorance de la réalité du fonctionnement de la recherche scientifique, la source de cette incompréhension. Dans la culture populaire (films, bandes dessinées…), le scientifique est soit une sorte de génie polyvalent qui conçoit seul ou presque des machineries complexes (qu'elles soient maléfiques ou bénéfiques, les professeurs Tournesol et Mortimer entrant dans ce dernier cas), soit un intellect supérieur et solitaire travaillant sur des problèmes ésotériques et dont l'excellence est démontrée par le prix Nobel (ou la médaille Fields, depuis que Cédric Villani a pris sur lui d'incarner les mathématiques dans les médias populaires). L'avancement de la Science procède par à-coups et « grandes découvertes » produites par des génies (Einstein).

Or, cette image ne correspond pas à la réalité. Un vrai scientifique travaille le plus souvent en équipe. Il est compétent sur un sujet ou un ensemble de sujets relativement précis, même si bien sûr il peut avoir une « culture générale scientifique » plus large. Le métier d'ingénieur est différent de celui d'un chercheur scientifique, même s'il y a un continuum entre les deux ; la conception d'un engin complexe nécessite une équipe d'ingénieurs en plus du chercheur, même génial, qui a découvert le principe de base de son fonctionnement. La recherche scientifique « intéressante » (quel que soit le sens que l'on attache à ce mot) ne se limite pas à l'infime minorité d'individus qui obtiennent le prix Nobel. Les « grandes découvertes » de rupture se produisent le plus souvent dans un contexte de questionnements, approches voisines, état de l'art qui ont permis l'avancée cruciale.

Le processus conduisant d'une découverte scientifique à une application innovante semble très mal connu. Dans l'imaginaire populaire, le scientifique qui fait une découverte « utile » peut potentiellement immédiatement la mettre en œuvre dans une « invention », qu'il va construire dans son atelier (le sous-marin de Tournesol) ou dont il concevra les plans (l'Espadon de Mortimer). La version managériale moderne de cette croyance est l'encouragement à fonder des start-ups. En réalité, une bonne partie des innovations débouchant sur des produits qui se vendent bien ne sont pas scientifiques, mais industrielles et marketing ; les travaux scientifiques agissent plutôt de façon diffuse, la conception d'un produit innovant n'étant possible que par l'état général des connaissance et la formation d'étudiants à cet état des connaissances.

Pour prendre un exemple concret, il n'y a aucune découverte scientifique spécifique et « de rupture » derrière le succès de l'iPhone d'Apple ; les découvertes scientifiques s'y rapportant (semiconducteurs, traitement du signal, informatique, etc.) s'appliquent également aux modèles d'autres constructeurs ; ce qui a fait la différence ce sont l'image, l'attention aux détails, la conception… Je dirais même que c'est le cas le plus général et que les produits technologiques permis par une avancée scientifique précise sont une infime minorité. De même, le commerce électronique n'a pas décollé dans les années 1990-2000 suite à une invention précise, mais notamment grâce à des recherches sur la cryptographie à clef publique menées dans les années 1970, elles-mêmes basées sur des siècles et des siècles de recherches en arithmétique, domaine des mathématiques pourtant jadis réputé inutile car inapplicable aux tâches industrielles et militaires… de l'époque.

Un peu de culture scientifique permettrait pourtant de comprendre que si l'on veut, par exemple, construire des poutres en fibre de carbone qui cassent moins, il est important de comprendre les mécanismes de la cassure et que ces mécanismes peuvent être étudiés sur des objets moins coûteux, par exemple des spaghettis crus. De même, concevoir des algorithmes efficaces pour projeter des polyèdres en grande dimension peut paraître une recherche inutilement ésotérique, si on ignore que de tels polyèdres interviennent dans des problèmes de sûreté de fonctionnement de logiciels qui pilotent des avions, des trains, etc. Là encore, il s'agit de faire avancer l'état des connaissances plutôt que produire une découverte « magique ».

Ainsi,derrière les discours sur « l'innovation de rupture » et l'« excellence » il y a une sorte d'imagerie d'Épinal où le chercheur scientifique « qui trouve » soit est Einstein, soit construit lui-même une invention, les autres chercheurs étant au mieux des rêveurs inutiles, au pire des tire-au-flanc.