Il circule en ce moment une infographie présentant la répartition hommes/femmes aux différents niveaux des carrières d'enseignement supérieur et de recherche. Elle montre que plus le niveau de poste est élevé, plus la proportion de femmes est faible. Le commentaire qui accompagne cet article conclut à l'existence d'un « plafond de verre » dans l'enseignement supérieur et la recherche.

Mon propos n'est évidemment pas de nier l'existence d'un « plafond de verre » dans la recherche scientifique. Je pense par exemple que certains mécanismes d'évaluation pénalisent les femmes avec enfants. Mon propos est de faire remarquer que cette infographie ne démontre pas ce qu'on dit qu'elle démontre (autrement dit : je ne dis pas que la conclusion, à savoir l'existence du plafond de verre, est fausse, mais que le raisonnement qui part de ces données chiffrées pour arriver à cette existence, est bancal). Voyons pourquoi.

Suivant les progressions de carrières normales, les personnes aux niveaux les plus élevés (professeurs des universités et directeurs de recherche) sont plutôt âgées. C'est d'ailleurs en partie quasi forcé par des seuils administratifs : dans de nombreux cas, il faut un certain nombre d'années dans un grade pour pouvoir se présenter au grade supérieur. Par conséquence, parmi les directeurs de recherche et professeurs de classe exceptionnelle, il y en aura largement plus au bord de la retraite que de moins de 45 ans.

Cela veut dire que les gens susceptibles d'occuper les échelons les plus élevés sont nés dans les années 40, 50, 60, et ont donc été éduqués à une époque où l'on considérait largement que les femmes c'est fait pour se marier et qu'en tout cas la recherche scientifique est un métier d'hommes. Il est donc probable qu'il y ait eu une très forte majorité d'hommes dans les recrutements initiaux. La présence d'une forte majorité d'homme aux échelons supérieurs n'est donc guère significative pour le propos de la démonstration, pas plus que la plus forte proportion d'hommes aux échelons supérieurs qu'aux échelons inférieurs.

Ce qui en revanche serait très significatif et très intéressant, ce serait d'étudier diverses cohortes de chercheurs, recrutés à diverses époques (par exemple : tous les chargés de recherche de deuxième classe recrutés au CNRS en 2002), et d'étudier leur progression de carrière et notamment la différence entre celles des hommes et celles des femmes. Si cela se révélait trop difficile, on pourrait également considérer des cohortes d'année de naissance. Peut-être que, en raison des différences de vitesse de carrière, il faudrait diviser en disciplines ou en groupes de disciplines. C'est tellement vrai que c'est subtil de mener de telles études qu'on paye des gens pour cela (les sociologues). Et donc, s'il faut démontrer l'existence d'un tel plafond, on préférera une étude sociologique sérieuse à un petit graphe à qui l'on fait dire ce qu'il ne dit pas.

En attendant, on devrait un peu se méfier d'agrégats de chiffres qui mélangent celles et ceux qui ont étudié avec des cartes perforées avec celles et ceux qui ont étudié avec un iPhone.