Ce débat n'est pas sans rappeler les débats passés sur la déconnexion par décision administrative des internautes téléchargeant illégalement des films ou des musique, ou le blocage de systèmes d'échange pair à pair au motif que ceux-ci peuvent servir à des échanges illicites. Il n'est d'ailleurs pas à exclure que, derrière les motifs habituels de lutte contre le terrorisme et la pédopornographie (je dis habituels car ceux-ci sont habituellement invoqués quand il s'agit de proposer des mécanismes de censure sur Internet), pareille proposition soit susceptible de servir aux intérêts des industries du divertissement : une fois une infrastructure technico-administrative mise en place, il est aisé d'étendre son champ d'application, de sorte que la mesure d'exception destinée à des faits graves se banalise.

On se rappellera peut-être que, dans les débats sur le « piratage », certains souhaitaient la mise en place d'un vaste dispositif de filtrage d'Internet au motif que la Chine le fait bien. Cette remarque, conjuguée à l'invocation de la notion d'efficacité, me rappelle une anecdote.

Un collègue chinois s'étonnait de la longueur des travaux dans les bâtiments universitaires français, par comparaison à leur rapidité en Chine. En fait, il s'agissait, en France, de la lenteur du processus décisionnel entre le moment où l'on commence à projeter un bâtiment et le moment où l'on commence effectivement à le construire ; par opposition, disait-il, dans son université, si le président décide de construire un nouveau bâtiment, les travaux sont vite lancés, si l'administration décide que tel ou tel service sera déménagé ailleurs, il est vite déménagé, etc. En France, une décision immobilière passe par des études d'impact, des appels d'offres, et fréquemment les recours d'employés ou de riverains devant les juridictions administratives.

En France, pour emprisonner quelqu'un, il faut la décision d'un tribunal, après un processus contradictoire (même si l'on a beaucoup rogné ce processus pour augmenter son « efficacité »). En Chine, récemment encore, il suffisait d'une décision administrative pour envoyer un quidam dans un camp de travail.

Tout ceci se ramène donc à une banalité : il est bien plus commode et rapide pour une administration de pouvoir directement prendre une décision et non solliciter l'approbation d'un tribunal, et il est commode et avantageux pour elle qu'il n'y ait pas de voie de recours contre cette décision, ou du moins que les voies de recours théoriques ne soient pas efficaces pour les personnes concernées. On peut donc se demander pourquoi, sous motif d'efficacité, l'ensemble de l'administration française n'est pas organisée « à la chinoise ».

La réponse à cette question est évidente : un système « à la chinoise » promeut mécaniquement la corruption et l'abus de pouvoir. Notons d'ailleurs que l'abus de pouvoir n'est pas forcément motivé par une volonté frauduleuse d'enrichissement personnel : il suffit que la décision abusive soit plus commode pour l'administration (quiconque connaît le fonctionnement interne des administrations françaises sait bien que là où l'on invoque les obligations légales, il y a parfois une simple question de facilité et de commodité pour les services concernés).

L'exemple britannique peut nous éclairer. Les fournisseurs d'accès britanniques appliquent une « liste noire » de blocages constituée par un organisme privé, l'Internet Watch Foundation. Cet organisme n'a ni à se justifier ni à prévenir les sites concernés ; il existe une possibilité théorique de recours auprès de lui, mais ses modalités ne sont pas expliquées… et quelle est la portée d'un recours contre une décision auprès de l'autorité même qui l'a prononcée et qui donc devrait se déjuger ? Il est par ailleurs difficile de critiquer ce fonctionnement, puisque cet organisme est censé protéger la jeunesse : qui voudrait passer pour un allié des pédopornographes ? Il a fallu une balourdise (un blocage d'une image semble-t-il légale avec comme effet secondaire l'impossibilité d'accéder à Wikipédia depuis la Grande-Bretagne) pour que le grand public soit effectivement informé du fonctionnement réel de cette censure.

Envisageons maintenant un autre aspect de la psychologie collective des administrations (privées ou publiques). Tout organe, tout service, tend à organiser sa propre continuation, ce qui implique qu'il doit vanter l'utilité de son action, voire la nécessité de l'étendre. Les services chargés d'une action de contrôle ou de répression doivent donc à la fois communiquer sur leurs succès et sur l'immensité de la tâche qu'ils ont à accomplir (voir p.ex. Howard S. Becker, Outsiders, sur les polices et autres agences gouvernementales états-uniennes luttant contre la drogue). On peut donc craindre qu'un service chargé de désigner des sites à « bloquer » et dont les décisions ne sont ni examinées ni susceptibles de recours effectif ne se laisse aller à vouloir justifier son existence… Ainsi, l'efficacité de l'action administrative ne doit pas nous leurrer : celle-ci, si elle devait prendre un caractère régulier, s'accompagnerait forcément d'effets secondaires indésirables.

Mais revenons-on à la Chine. Nous critiquons en France le gouvernement chinois parce qu'il prend des mesures autoritaires dans le but affiché de préserver efficacement la stabilité politique et l'harmonie du pays ; parmi ces mesures, il y a la mise en place de mécanismes de filtrage et de surveillance des réseaux, intrusifs et produisant des effets secondaires. Nous récompensons même ceux qui proposent des solutions de contournement de ce filtrage, de cette surveillance. Nous gagnerions donc à être prudents quand il s'agit d'imiter les justifications et les méthodes qu'hier nous condamnions.