Mon expérience tant d'élève que d'enseignant me fait juger ces craintes exagérées. Non que les enseignants ne soient pas susceptibles de tentatives de propagande ! Mais, tout simplement, les élèves et étudiants ne portent pas une telle attention à ce qui leur est enseigné.

Prenons les sciences économiques et sociales : à mon époque, il y avait un tel cours obligatoire en seconde de lycée général. J'ai très vite oublié tout ce qui avait pu y être enseigné, à l'exception d'une mise en garde importante concernant les statistiques : l'explication de comment, sans trucage ni mensonge, le gouvernement peut se targuer d'une augmentation du revenu moyen tandis que les syndicats peuvent dénoncer une baisse dans chacune des catégories professionnelles (la solution : on peut obtenir un tel résultat si la composition de la population change, avec baisse de la proportion des catégories les moins bien rémunérées).

J'ai, de même, oublié quelles avaient bien pu être les « œuvres au programme » en littérature, si ce n'est d'avoir étudié le Cid au collège et un Stendhal au lycée, encore suis-je incapable de dire s'il s'agit du Rouge ou de la Chartreuse. Les Lettres à un jeune poète au programme de maths sup ne m'ont guère marqué. C'est que, semble-t-il, j'étais assez habile à fournir ce que l'on me demandait (disserter sur les sens et allusions possibles de divers textes) sans pour autant y attacher une grande importance ; autrement dit, j'étais fort capable de présenter une thèse, une antithèse et une synthèse sans que cela ne m'engage personnellement. J'ai d'ailleurs obtenu une excellente note au baccalauréat, mais je ne me rappelle pas sur quoi.

Je ne me rappelle pas non plus de ce qui était au programme d'histoire-géographie et ce sur quoi j'ai composé au baccalauréat — juste que j'avais un professeur qui jugeait important de faire retenir des listes de pays avec leurs capitales et de départements avec leurs préfectures, que j'avais surpris parce que — fortuitement — je savais que Nontron était une sous-préfecture de la Dordogne.

On m'objectera qu'il est normal de ne pas se rappeler du détail des examens que l'on a passés, et que ce qui compte est le contenu des cours. Il est vrai que, si j'ai un souvenir passable des cours de mathématiques et physique de maths sup et spé (mais il ne faut pas me demander de ressortir par cœur les équations de l'électromagnétisme de Maxwell), j'ai de très vagues souvenirs des épreuves de concours : il me faut une anecdote amusante pour que je me rappelle sur quoi elles portaient (par exemple, le numéro de théâtre que j'ai fait à l'oral de l'X sur la saponification).

Voyons maintenant mon expérience d'enseignant. J'ai constaté la facilité avec laquelle les étudiants nettoient leur esprit des concepts précédemment appris : ainsi, ce qui a été étudié il y a 6 mois l'a été « il y a longtemps ». Lorsque j'enseignais à l'université en DEUG (L1 actuelle), il était flagrant que, pour bon nombre d'étudiants, les enseignements portaient sur des questions artificielles sans lien entre elles ni avec la réalité : ainsi les formules apprises en mathématiques ne sauraient resservir en informatique, la documentation en anglais attirait les protestations de certains malgré les cours d'anglais obligatoire, les constructions mathématiques telles que les matrices ne sauraient avoir une traduction intuitive simple, etc. Cette idée de déconnexion entre l'enseignement et la réalité était si naturelle à certains qu'ils prétendaient, au rebours complet de la réalité, que le langage de programmation que nous leur enseignions était « dépassé » par des langages plus récents, comme C++ ! Une anecdote rapportée par une connaissance : un élève, ayant conclu au terme d'un exercice de physique qu'une automobile devait peser 15 kg et invité par son enseignant à expliquer comment il avait pu produire une valeur si manifestement fausse au regard des connaissances communes, a répondu que bien sûr dans la réalité une voiture pèse de l'ordre d'une tonne, mais qu'il s'agissait là d'un exercice de physique…

Au grand désespoir de leurs enseignants, les étudiants portent une grande attention à « ce qui sera attendu à l'examen », y compris sur des points de présentation sans grande importance. Il est probable qu'ils ont été conditionnés par l'enseignement secondaire, où il est important de répondre selon l'exercice-type et les consignes de présentation imposées. C'est après tout naturel : un des buts, si ce n'est le principal voire l'unique but, de bon nombre d'élèves est d'obtenir les notes qui leur permettront d'accéder au diplôme, au classement désiré afin d'obtenir un bon emploi ; pour ce faire, ils cherchent à satisfaire les enseignants en leur donnant ce qu'ils veulent. Un élève n'écrit donc pas ce qu'il pense vraiment, mais ce qu'il estime valoir des points.

Dans ces circonstances, il m'apparaît probable que même si, comme le prétendent certains, on endoctrinait les lycéens selon le marxisme ou l'ultra-libéralisme, ils se contenteraient de recracher à l'examen les formules qu'on leur a apprises et les oublieraient sitôt.

Dès lors, pourquoi enseignants et militants politiques accordent-ils une aussi grande importance à ces questions ? Il me semble que les deux souffrent du même problème : ils n'arrivent pas à admettre que le sujet qui leur tient à cœur laisse les autres indifférents. L'enseignant de littérature n'arrive pas à admettre que les œuvres qu'il fait lire ennuient ses élèves ; le militant politique n'arrive pas à admettre que sa cause favorite ne passionne pas les foules ; etc. J'invite d'ailleurs les collègues de toutes disciplines à se creuser le cerveau et à tenter de se rappeler de ce qu'ils ont retenu de ce qui ne les passionnait pas ; ils découvriront sans doute qu'ils ont tout oublié et sans regrets !