Je suis, pour ma part, entièrement d'accord avec le fait que, dans une démocratie, un groupe d'individus, fussent-ils très diplômés, ne peut réclamer comme un dû de bénéficier de financements inconditionnels ; ceci rappellerait par trop l'Ancien Régime (toute ressemblance avec le devenir des membres de certains corps de fonctionnaires pourvus par l'École nationale d'administration serait fortuite). Il n'en reste pas moins possible de débattre sur la forme que doit prendre le contrôle de la société sur l'affectation des crédits de recherche.

Les défis sociétaux : mais de quelle société ?

L'Agence nationale de la recherche (ANR) inscrit les financements qu'elle distribue au sein de 9 « grands défis sociétaux » :

  1. Gestion sobre des ressources et adaptation au changement climatique

  2. Energie propre, sûre et efficace

  3. Stimuler le renouveau industriel

  4. Vie, santé et bien-être

  5. Sécurité alimentaire et défi démographique

  6. Mobilité et systèmes urbains durables

  7. Société de l'information et de la communication

  8. Sociétés innovantes, intégrantes et adaptatives

  9. Liberté et sécurité de l'Europe, de ses citoyens et de ses résidents

La France et l'Europe n'ont pas le monopole de ces « défis » : un collègue de l'Iowa m'a mentionné des financements d'état pour le défi « vieillir dans le Midwest ».

Quelques constats :

  • Ces « défis » ne renvoient pas à des disciplines scientifiques identifiées (même si bien sûr certains d'entre eux renvoient en priorité à la biomédecine ou à l'informatique). Cette façon de procéder relève sans doute d'un objectif de « décloisonnement » des disciplines et de favoriser des approches pluri- ou trans-disciplinaires.

  • Ces « défis » sont très vagues. Il ne s'agit pas là de poser un objectif concret (« construire une bombe atomique », « envoyer un homme sur la Lune », « produire un vaccin efficace contre le SIDA »).

  • Certains de ces « défis »  appellent plus une réponse politique que scientifique ; c'est particulièrement évident pour le dernier, tant la question du type de « sécurité » dont nous voulons (sans même parler de la question de qui sont ces « citoyens » et « résidents » qui sont évoqués) conditionne les suggestions technologiques pertinentes.

On peut d'ailleurs s'interroger sur les mécanismes par lesquels on a ainsi condensé la « demande sociétale » et au moyen desquels on compte évaluer l'adéquation des projets proposés à celle-ci. En effet, on n'envisage évidemment pas de demander à chaque citoyen individuellement son avis sur chaque projet, de sorte qu'il doit exister des instances intermédiaires. Dans certains types de financements, l'évaluation fait la part belle aux intérêts économiques, aux entreprises : mais celles-ci représentent-elles la société ? On peut en douter : nous ne sommes plus à l'époque où l'on pouvait sérieusement lancer que « ce qui est bon pour General Motors est bon pour les États-Unis ». Quant aux instances politiques, il est évident que celles-ci sont déconsidérées et que la population n'a plus confiance en elles (il suffit de constater le succès de partis prônant le rejet du « système » dominant). Il paraît donc bien présomptueux de prétendre répondre aux demandes de la Société…

Qui plus est, la volonté de la Société est changeante. Lorsque les scientifiques américains (ou immigrés aux États-Unis) ont conçu réalisé la bombe atomique, ils répondaient assurément à un grand défi sociétal de leur temps, à savoir vaincre le plus rapidement possible dans une guerre ruineuse et sanglante. La construction et l'usage de cette arme ont été ordonnées par des instances démocratiquement élues. Pourtant, l'usage est de reprocher les morts d'Hiroshima aux scientifiques impliqués, au motif que « science sans conscience n'est que ruine de l'âme ». Répondre à la demande sociétale ou politique expose donc à l’opprobre quand celle-ci, inconstante, a évolué.

Relevons enfin la sélection qui est opéré au sein de la « demande sociétale ». Ainsi, il est clair qu'il y a une forte demande sociétale d'une part pour les vidéos de chats mignons, d'autre part pour les vidéos pornographiques. Pourtant, personne ne propose de projet de recherche sur l'optimisation de l'accès aux vidéos de chat, parce que ce serait ridicule, ni sur l'optimisation de l'accès aux vidéos pornographiques, parce que la pornographie est considérée comme « sale » et que pareil financement susciterait des levées de bouclier moralisatrices. On peut également objecter que la problématique de la vidéo de chats n'est guère spécifique et ne constitue pas un sujet scientifique, même si elle recouvre des sujets scientifiques identifiés comme les moteurs de recherche (notamment d'images et de vidéos), les protocoles réseau, la compression de vidéos. Cet exemple peut faire sourire, mais certains des sujets « sociétaux » proposés par les instances officielles souffrent des mêmes faiblesses.

Du flou

J'ai déjà evoqué, comme succès scientifico-technologiques, la réalisation de la bombe atomique et l'envoi d'hommes sur la Lune. Plus modestement, on peut évoquer le « grand challenge » de la DARPA, mettant en compétition différentes équipes devant réaliser un véhicule se déplaçant de façon autonome dans un désert, puis dans un milieu urbain. Dans tous les cas, il s'agit de projets ambitieux, dont l'aboutissement nécessitait l'obtention de nouveaux résultats scientifiques, l'invention de nouvelles technologies, et plusieurs étapes (par exemple, on a envoyé un homme en orbite avant d'en envoyer un sur la Lune) ; mais dans tous les cas, l'objectif final était clair et précis.

Ce type de projets produit des retombées inattendues en dehors de leur objectif final étroit. En effet, la résolution de chaque sous-problème scientifique ou technologique demande l'invention de nouvelles théories, de nouvelles approches, de nouvelles techniques de mesure ou de nouvelles technologies, susceptibles de resservir dans d'autres contextes et dont la qualité peut être évaluée suivant qu'elles aient ou non fonctionné dans le cadre du projet. Autrement dit, pour arriver à des objectifs aussi ambitieux, il faut que l'on ait développé des théories et des technologies suffisamment abouties pour permettre un usage concret un tant soit peu fiable.

Mon propos n'est évidemment pas d'expliquer que les découvertes ne se font que comme « à côté » plus ou moins fortuits de grands projets militaires ou de prestige. Ces projets, en effet, ne croissent pas ex nihilo : ils s'appuient sur les connaissances, les idées, les suggestions de « l'air du temps » scientifique de leur époque. Notons d'ailleurs que le vol spatial s'est développé notamment sur les idées de Robert H. Goddard… qui avaient été jugées ridicules en leur temps par des journalistes ! De pareils « défis » ne sont donc possibles que lorsque l'état des connaissances est suffisamment avancé pour que leurs objectifs paraissent atteignables à court ou moyen terme. Relevons également que sans théorie atomique, il n'est même pas possible de poser l'objectif de construction d'une bombe atomique : autrement dit, ce n'est même plus qu'il est difficile d'apporter une réponse, c'est que sans recherche fondamentale préliminaire il n'y a même pas de question !

Comparons ces défis avec ceux de l'ANR. D'un côté, des objectifs précis, permettant de fixer des jalons intermédiaires et une progression ; de l'autre, non pas de véritables défis, mais des préoccupations sociétales floues, reflétant les inquiétudes du temps (le réchauffement climatique, la sécurité intérieure et extérieure, le vieillissement…). Comment dès lors évaluer la contribution d'un projet ?

Pour prendre un exemple personnel : j'ai participé à un projet « appliqué » qui nous a valu une certaine reconnaissance internationale et des clients industriels. Ce projet avait un objectif précis, qui a été rempli (la vérification automatique de l'absence d'erreur à l'exécution dans certains logiciels embarqués de la gamme Airbus). Au vu d'exemples précis, nous avons découvert des problèmes scientifiques peu étudiés que nous avons dû résoudre. Or l'habitude est plutôt de répondre à des appels sur la « sûreté du logiciel », terme vague et qui pose de réels problèmes d'évaluation.

Les effets d'aubaine

Vers 1997-2000, la mode était à Internet, et donc ceux qui faisaient plus ou moins de la vérification de logiciels expliquaient que c'était très important à cause d'Internet. Ensuite est venue la mode de la bio-informatique : foin des cloisonnements disciplinaires, nos approches devaient s'appliquer aux problèmes biologiques ! Pour caricaturer, des gens qui faisaient de la programmation logique dans les années 1980, à l'époque de la mode de l'intelligence artificielle (suite à un désastreux projet japonais), ont pu ensuite prétendre qu'ils faisaient de la sécurité Internet, puis qu'ils modélisaient des processus biologiques.

Pour parler franchement, ces modes, imposées par ceux qui prétendent « piloter » la science, me semblent l'occasion de faire de la science qui n'est ni profonde, ni appliquée, ni même applicable, et donc de peu d'intérêt. En effet, on ne décrète pas la transdisciplinarité.

(Il est vrai qu'être à cheval sur deux disciplines peut être un frein aux carrières (par exemple, selon les critères d'évaluation bibliométriques en usage en biologie, la quasi-totalité des informaticiens sont des minables) et qu'il était donc assez raisonnable de favoriser ces approches. Il est également vrai que l'on peut également jouer positivement sur l'inculture des évaluateurs d'une discipline en matière des enjeux d'une autre discipline…)

C'est une tradition établie dans certaines disciplines que de faire valoir, à chaque micro-découverte, les retombées potentielles de celles-ci sur quelques thématiques médiatisées : ainsi, en biomédecine, on fait sans cesse miroiter de potentiels traitements du SIDA, du cancer, de la maladie d'Alzheimer, de la mucoviscidose… C'est d'ailleurs l'occasion d'organiser des collectes de fonds où la population, que l'on abreuvera de témoignages de malades émouvants, sera sommée de se substituer aux pouvoirs publics en finançant des recherches censées déboucher sur le soulagement des dits malades. Et si la clef de la solution était découverte lors de recherches plus fondamentales sur le fonctionnement des cellules ? Ces financements « fléchés » permettent-ils d'irriguer ces recherches ? Je ne suis pas biologiste, je ne connais pas la réponse à cette question, mais j'aimerais la connaître.

Rappelons-nous Lyssenko

Là où la « demande sociétale » me paraît particulièrement dangereuse, c'est quand elle passe commande de recherches censées aboutir à une certaine conclusion. De la part des intérêts économiques, il y a une demande de recherches concluant à l'innocuité de certains produits ou procédés (ou, parfois, à la nocivité de produits ou procédés dont on compte profiter de l'interdiction ou de la condamnation), au bénéfice médical de certains médicaments ou thérapies, etc. De la part d'intérêts idéologiques, il y a demande de recherches concluant à la nocivité de tel ou tel produit, à l'égalité ou l'inégalité de performance des sexes et des origines ethniques, à la pertinence ou à la nocivité de telle ou telle politique économique.

La pression politique est parfois plus directe. Quelques exemples récents : le sénat de l'état fédéré de Caroline du Nord a interdit aux agences scientifiques dépendant de cet état de pronostiquer des hausses du niveau de la mer ; un scientifique du gouvernement fédéral des États-Unis a été licencié après avoir mis en ligne une carte mettant en évidence la présence de caribous dans une zone où le gouvernement envisageait d'autoriser des forages pétroliers ; des parlementaires français ont proposé la création d'une « commission d’enquête sur l’introduction et la diffusion de la théorie du gender en France » ; et sous la fin du quinquennat précédent, le Président de la République a nommé à des emplois de professeurs et le Gouvernement a créé une section universitaire de « criminologie », apparemment dans le but d'implanter une certaine vision de la délinquance et de son traitement.

Conclusion

Pour le grand public, l'idée que la recherche scientifique doive être pilotée en direction de résultats applicables a court ou moyen terme et bénéficiant à la croissance économique est peut-être naturelle. Dans la pratique, ce pilotage se heurte à la difficulté d'identifier ce qui servira vraiment ; il force les chercheurs à inventer des excuses plus ou moins crédibles pour poursuivre leurs recherches et encourage un certain conformisme.

Les projets dotés d'un objectif précis à court ou moyen terme fonctionnent parce que l'on peut évaluer les solutions proposées. En revanche, les fléchages selon des « préoccupations sociétales » floues ne semblent ni favoriser une recherche de qualité (puisqu'un temps précieux est perdu à « faire rentrer » de force la recherche dans les thématiques à la mode), ni déboucher sur des solutions tangibles à ces préoccupations. La solution à certaines de ces préoccupations relève d'ailleurs en bonne partie de choix politiques et non de questions scientifiques. Dans certains cas, la « demande sociétale » est en fait non une demande de recherche, mais une demande de confirmation de biais idéologiques ou d'intérêts économiques.

J'en conclus que, paradoxalement, la meilleure façon de répondre à la « demande sociétale » n'est pas d'organiser le fonctionnement de la recherche selon les thématiques à la mode du moment, mais d'essayer de maintenir une grande variété d'idées et d'approches, dans lesquelles, le moment venu, on pourra puiser lorsqu'il s'agira de résoudre une question à notre portée .